Entretien

Julien Desprez

Rencontre avec le guitariste avant sa création T(r)opic avec Rob Mazurek à Sons d’Hiver

Julien Desprez © Franpi Barriaux

D’abord repéré dans la France des collectifs de jazz au sein de Coax auquel il est toujours attaché, Julien Desprez n’a cessé de prendre de l’importance et de l’épaisseur dans le paysage de la musique improvisée européenne, dans la frange de ceux qui aiment à traverser l’Atlantique. Sans avoir dévié de ses premières expériences au sein de DDJ ou de Radiation 10, Desprez a su construire un chemin personnel et une relation quasi fusionnelle avec sa guitare, perçue depuis son solo Acapulco comme un véritable générateur de son. Rencontre avec un musicien de retour du Brésil, où il a confronté sa musique, et du Texas pour régler avec Rob Mazurek les derniers détails de sa création T(r)opic à Sons d’Hiver le 15 février 2019.

- Julien, vous revenez du continent américain où vous vous êtes partagé entre les Etats-Unis et le Brésil. Ces voyages sont-ils importants dans votre création musicale ?

Oui, beaucoup ! J’ai besoin sortir de ma zone de confort régulièrement, de me remettre en question de manière assez large au contact de quelque chose de radicalement différent.
Pour les États-Unis, j’étais au Texas pour composer avec Rob Mazurek. Ce n’était donc pas vraiment une véritable sortie de ma zone de confort mais plutôt l’approfondissement d’un travail en duo entrepris quelque années auparavant.
Pour le coup au Brésil, en revanche, c’était bien le cas. Plutôt même une « déterritorialisation ». J’y ai tourné en solo mais j’y ai surtout joué et passé du temps avec des musiciens et des danseurs issus du Samba, du Coco et du Candomblé. En somme, quelque chose qui est à priori très éloigné de ma pratique artistique !
Cela m’a permis de me penser de manière différente, de me comprendre ou de m’imaginer d’une nouvelle façon au sein du monde. Il est également très drôle de se rendre compte, une fois l’exotisme passé, des liens qui nous unissent avec des cultures et des gens qui semblent a priori très lointains et dans des esthétiques artistiques très divergentes.
J’ai également mis sur pied un nouveau projet avec Arto Lindsay, le groupe Tambores Do Mundo et Thiago Nassif à Salvador de Bahia. C’est un groupe réunissant samba, candomblé, noise music et pop expérimentale à travers un ensemble de neuf percussions, trois guitares très électriques et la voix d’Arto Lindsay. Et c’était plutôt très excitant !

Julien Desprez Rob Mazurek (c) Michael Parque

- Le 15 février, pour Sons d’Hiver, vous créez un spectacle avec le cornettiste Rob Mazurek. Pouvez-vous nous parler de ce spectacle ?

Nous avons créé un orchestre de neuf musicien(ne)s, « T(r)opic », dont l’écriture et l’organisation du son sont basées sur notre travail en commun. Le processus d’écriture nous a permis de calquer nos propositions musicales sur notre duo. Nous avons joué et enregistré pendant une semaine en réécoutant tous les jours ce que nous avions fait, afin d’extirper les concepts et les comportements musicaux des pièces que nous aimions le plus. Puis nous les avons orchestrées et proposées aux musiciens de T(r)opic.

En ce sens, la musique que nous allons jouer n’est pas vraiment écrite et pas vraiment improvisée. Elle est structurée de manière à proposer un cheminement clair, rempli de contrastes et de ruptures, tout en laissant de la place aux personnalités fortes des musiciens. Pareillement, ce qui est bien avec ce processus, c’est que par la même occasion cela nous a permis d’enregistrer un disque !

- Comment s’est passé la rencontre avec Mazurek ?

Nous nous sommes rencontrés au sein de The Bridge [1]. Nous avons fait un premier concert en duo chez Alexandre Pierrepont quand Rob était de passage à Paris. Cette première fois a été des plus fluide et nous a convaincu de collaborer au sein du Bridge. Nous avons alors commencé à discuter avec The Bridge du groupe que nous allions monter. Nous avons ensuite fait deux tournées de deux semaines, aux USA et en France, avec ce groupe éphémère appelé Shore to Shore (avec Matthieu Sourisseau, Mwata Bowden et Matt Lux). Même au sein de ce groupe nous avons senti une manière commune d’envisager le son entre nous et avons donc décidé de continuer en duo d’autant plus que l’on nous proposait des concerts dans cette formation. Quand les astres sont réunis…

C’est d’ailleurs assez surprenant. Nous n’avons pas vraiment le même background musical mais quand nous jouons ensemble c’est comme si nous mettions en place un espace artistique où n’importe quel son, quel qu’il soit, pouvait exister et prendre naturellement sa place. C’est une idée et une sensation à laquelle je suis sensible…

- Dans l’orchestre que vous avez constitué, il y a des musiciens internationaux et beaucoup de musiciennes. Comment l’avez-vous bâti ?

Assez naturellement. Nous avions envie d’avoir un orchestre où les personnalités allaient être partie intégrante de la composition. Nous avons donc réfléchi et discuté des artistes que nous aimions et que nous aimerions inviter. Un peu comme si chaque musicien représentait une couleur. Rob parle souvent en terme de couleurs : il a également une pratique d’artiste plastique, et quand j’écoute de la musique je vois tout autant que je ressens des couleurs. Il était donc assez logique d’attaquer la chose sous cet angle-là. La palette s’est donc construite sur une discussion de six mois, en prenant notre temps.

Julien Desprez (c) Gérard Boisnel

Vous soulignez qu’il y a beaucoup d’artistes femmes dans T(r)opic. Le simple fait que le vous souligniez révèle que la présence féminine est assez rare aujourd’hui dans le monde du jazz ( et malheureusement pas que...). Raison pour laquelle il faut se battre pour une meilleure représentation des femmes en général mais surtout pour un meilleur partage entre les genres. De ma place d’homme (blanc), incluant les privilèges qui vont avec, se battre signifie écouter, savoir laisser de la place, partager, m’interroger sur moi-même et le rapport à l’éducation patriarcale que j’ai reçue. Tout en prenant conscience des privilèges que nous avons....

- Dans le line-up, on trouve Isabel Sörling. Quel est votre rapport à la voix, vous qui avez joué avec Jeanne Added, Beñat Achiary ou d’autres ?

J’ai commencé la guitare en chantant quand j’étais adolescent et j’ai toujours gardé un lien avec la voix. Je continue d’ailleurs à chanter pour moi avec ma guitare, chez moi. Sans avoir rien à présenter sur scène de cette manière-là, mis à part dans Linnake, trio grunge rock de Jeanne Added, ou nous faisions les chœurs avec Sébastien Brun. J’aime la voix en tant que simple instrument tout autant que pour interpréter une chanson. Et Isabel incarne magnifiquement ces deux facettes !

- Est-ce que la rencontre avec Larry Ochs dans le cadre de The Bridge a été propice à cette rencontre avec les musiciens de T(r)opic ?

J’ai rencontré brièvement Larry Ochs lors de la tournée française de Shore to Shore. Il jouait dans une grotte près de Toulouse avec Gerald Cleaver, Matthieu Sourisseau et Rob Mazurek. C’était la première fois que j’entendais jouer Gerald et j’ai beaucoup aimé son jeu. Quand Rob l’a proposé pour T(r)opic, j’ai tout de suite été très emballé !

Je n’ai plus vraiment l’impression de jouer de la guitare aujourd’hui

- Ce spectacle s’appelle avec Rob Mazurek T(r)opic, votre solo s’appelle Acapulco. Quel est votre rapport à l’Amérique du Sud ?

T(r)opic est finalement un jeu de mots.
Tropic : quelque chose de tropical ou plutôt un délire fugace et exotique sur quelque chose que l’on ne connaît pas, un tropisme en quelque sorte.
Topic : thème ou sujet en anglais.
T(r)opic veut finalement dire que nous allons délirer sur un sujet que nous ne connaissons pas et qui reste encore exotique pour nous. Ce sujet est l’orchestre lui-même. Nous l’avons imaginé, pensé, déliré mais nous ne savons pas encore comment il va réagir....

J’ai souhaité appeler mon solo Acapulco pour changer le point de vue sur celui-ci. Pour pouvoir l’aborder sous une autre perspective, lui donner un contre-pied. Acapulco résonne comme une station balnéaire idyllique mexicaine. Ce qui est très loin de ce solo !

Il peut être perçu comme un acte radical et très intense. Ce nom lui permet de révéler une dimension plus chaleureuse qui se cache derrière cette densité mais surtout de dire que c’est quelque chose de sérieux à ne pas prendre au sérieux. Et puis j’aime bien ce nom, il est drôle.

Pour le Brésil, je ne sais pas encore très bien, tout ça est encore très frais... C’est un pays très contrasté où cohabitent des choses et des gens merveilleux avec un malheur et une grande misère. Le syncrétisme religieux m’a également beaucoup touché. L’histoire de l’esclavage y est directement palpable, beaucoup plus qu’ici. C’est un pays intense et qui d’une certaine manière cristallise les problèmes mondiaux actuels. Environnement, démocratie, montée de l’extrême-droite, droit des minorités, le rapport occidental à son héritage esclavagiste....

Julien Desprez (c) Christian Taillemite

- Parlant solo, votre guitare est souvent comme un prolongement de votre corps. Comment envisagez-vous l’approche de instrument ?

Je n’ai plus vraiment l’impression de jouer de la guitare aujourd’hui. J’ai davantage l’impression d’utiliser un dispositif sonore ayant pour point de départ la guitare. J’utilise tous mes membres pour jouer, ce qui m’amène à vivre ma pratique comme une danse et non plus comme une pratique instrumentale.

Cette sensation influence énormément mes désirs artistiques et les performances que je crée. Elle me permet de faire des liens avec d’autres cultures et pratiques artistiques qui pouvaient me sembler très loin au premier abord.

J’ai par exemple, durant mon séjour au Brésil, travaillé avec le groupe Coco Raizes venant d’Arcoverde, Pernambuco [2]. Ce groupe a développé une technique de danse permettant aux danseurs d’être percussionnistes à l’aide de claquettes en bois et de mouvements rythmiques particuliers effectués avec les pieds. Mouvements qui s’avèrent assez proches de ceux que j’ai développés avec mes pieds sur mes pédales de guitare et de lumières. J’y ai en tout cas trouvé un même rapport au sol, à la gravité... C’est ce qui m’a permis d’échanger, d’apprendre leur danse avec eux, de créer un lien, de trouver une nouvelle manière de faire rebondir ma pratique. Tout en partageant avec eux mon rapport au son.

C’est globalement mon approche « instrumentale » aujourd’hui. Une approche où l’instrument est éclaté, plutôt vécu comme un point de départ et permettant de faire des liens plus ou moins souterrains.

J’utilise tous mes membres pour jouer, ce qui m’amène à vivre ma pratique comme une danse et non plus comme une pratique instrumentale.

- À ce titre, vous avez joué récemment avec Luis Lopes. Est-ce un guitariste assez proche de votre esthétique ?

Luis Lopes est un musicien et un être humain magnifique ! Nous partageons une sensibilité, une certaine approche physique de la guitare et des questionnements communs. Il était tout naturel de jouer ensemble.

- Votre solo est proche de la performance, il y a un jeu important avec les lumières, le lieu... Quel différence posez-vous, s’il y en a une, entre le concert pur et la performance artistique ?

C’est une bonne question ! Historiquement il me semble que la performance est une pratique venant des plasticiens qui désiraient sortir du musée ou rendre leur art plus vivant. D’où l’idée de créer des performances vivantes qui incarnaient des idées et des sensations. Le postulat d’une œuvre d’art plastique ne s’inscrit plus sur de la matière inanimée mais directement sur le corps de l’artiste, l’espace, la lumière ou le lieu de la performance.

J’imagine que c’est un peu la même chose avec le son. Le concert cherche à inscrire le son dans le son. Uniquement dans le son et les sensations que le son crée. Alors que la performance (sonore) cherche à inscrire le son dans les corps, l’espace, les mouvements, la lumière….

- Votre énergie peut être souvent considérée comme proche du rock. Pourriez-vous être tenté, comme d’autres, d’assouplir un peu votre jeu pour rentrer dans des canons plus pop ?

Aha ! Je serai plutôt tenté d’assouplir la pop pour la faire rentrer dans des canaux un peu moins conventionnels !

Blague à part, je ne pense pas qu’il y ait d’opposition entre musiques expérimentales et musiques mainstream. Même s’il est indéniable que l’une d’entre elles a un avantage commercial par rapport à l’autre. L’une et l’autre s’entre-influencent. Des fois de manière positive, en partageant franchement entre elles, et des fois de manière négative, en se regardant en chiens de faïence.

Au final, ces deux approches du son habitent le même monde et s’entre-alimentent beaucoup plus qu’on ne le croit. Sans pour autant que l’on ait besoin de tordre ou d’assouplir l’une ou l’autre.

Julien Desprez (c) Michael Parque

- Quels sont les projets à venir de Julien Desprez ?

En 2019 nous allons pas mal jouer avec Abacaxi, trio que j’ai créé avec Max Andrzejewski à la batterie et Jean-François Riffaud à la basse. Nous utilisons le dispositif lumière que j’utilise dans mon solo, ce qui nous situe pile poil entre la performance et le concert. Vous pourrez nous croiser à droite et à gauche en Europe !

Je travaille également à la création d’un nouvelle pièce, Coco, pour trois musiciens, trois danseurs et un nouveau dispositif lumière. ( avec Ana Rita Teodoro, Pauline Simon, Pol Pi, Julien Loutelier, Clément Vercelletto, Gregory Joubert...) L’écriture de cette pièce prendra appui sur ma rencontre avec le groupe Samba de Coco Raizes de Arcoverde dont je parlais tout à l’heure. L’idée est de rendre moins visible la limite entre les pratiques sonores et chorégraphiques. Nous ferons la première à l’automne prochain lors du festival Musica à Strasbourg.

Nous allons également sortir notre premier disque avec « The Hatch », duo avec Mette Rasmussen, sur le label Darktree Records au printemps prochain.

Nous venons également de sortir notre premier disque avec Mopcut, Audrey Chen à la voix et Lukas Koenig (batterie), sur le label autrichien Trost Records.

par Franpi Barriaux // Publié le 10 février 2019
P.-S. :

[1Programme organisant un pont entre musiciens français et musiciens de Chicago.

[2Le Coco est une musique traditionnelle brésilienne à base de percussions et de chant, venant du Pernambuco.