Chronique

Keita / Niggli / Brönnimann

Kalo Yele

Lucas Niggli (d), Jan Galega Brönnimann (cl, bcl), Aly Keita (balafon)

Label / Distribution : Intakt/Orkhestra

C’est un retour aux sources étonnant pour le percussionniste Lucas Niggli. Le Suisse, élève de Pierre Favre et compagnon régulier d’Andreas Schaerer retrouve les sonorités de son pays natal ; force est de constater qu’il n’y a guère de cor des Alpes, mais plutôt des instruments d’Afrique de l’Ouest. Fils d’expatrié, Niggli est né au Cameroun tout comme son ami d’enfance le multianchiste Jan Galega Brönnimann qui l’accompagne dans ce voyage perclus de souvenirs mais sans aucune nostalgie.

Étonnamment, c’est la première fois que les deux hommes enregistrent ensemble, Brönnimann faisant d’avantage plonger sa clarinette basse (et contrebasse) dans le groove électronique, dont il reste çà et là quelques scories. Dans « Bean Bag » notamment, où après une lente introduction contemplative, la clarinette sonde les abîmes rythmiques dans un motif répétitif sur lequel le batteur construit des trames où les ruptures soudaines ont une large place. Pour les guider dans ce retour, on n’est guère surpris de découvrir le grand balafoniste ivoirien Aly Keita. Habitué à travailler avec les percussionnistes (Trilok Gurtu, Paco Séry) et les experts rythmiciens estampillés jazz comme Linley Marthe ou Hans Lüdemann avec qui il anime le Trio Ivoire, le griot s’intègre à merveille dans l’intimité naturelle de ses compagnons. Sur « Makuku », petite perle au centre de l’album, son balafon tient une mélodie que les Helvètes soutiennent avec une évidente excitation. Ce morceau, à l’image de Kalo Yele qui signifie « La lumière de la Lune » en bambara, est à la fois limpide et raffiné.

Malgré son approche très coloriste, Niggli permet souvent à Brönnimann de se délester de ses charges rythmiques pour des instants plus lyriques, tel « Abidjan Serenade », chanson pleine de douceur. Mais la plupart du temps, ses frappes s’accordent avec Keïta qui, comme le souligne Thierry Quenum dans les notes de pochette, tient le rôle d’un piano dans un trio de jazz classique (« Langa »). Ce disque de retrouvailles est une jolie mise en perspective des souvenirs où l’Afrique représente une Madeleine proustienne, délicatement trempée dans une décoction de jazz fort contemporain. Une dégustation nécessaire.