Entretien

Kim Myhr, argonaute maximaliste

Rencontre inédite avec le guitariste osloïte et globe-trotter, à l’issue d’une série de dates en France et à l’heure d’éclairer un peu plus la scène scandinave.

Nous avons rencontré Kim Myhr à Oslo cet été. Le guitariste est programmé cette semaine au Bimhuis, mythique salle d’Amsterdam avec le projet You | Me, qui n’en finit pas de grandir et a tourné partout sur le globe. Parce qu’en quelques années, il est devenu une référence de la scène européenne, parce qu’il a marqué la scène expérimentale avec trois albums en solo et nombre de collaborations prestigieuses, nous avons souhaité apporter un éclairage sur les étapes d’un parcours déjà long d’une quinzaine d’années. Quelques clés de compréhension pour tenter de percer le secret de l’envoutement permanent que suggère sa musique.

Kim Myhr, quand est-ce que vous avez pris la tangente de la scène jazz classique ?

Je ne pense pas avoir jamais été un guitariste jazz dans le sens classique, bien que je sois allé au Berklee College of Music, aux Etats-Unis, au début des années 2000, pour étudier le jazz. A cette époque, des groupes comme Supersilent ou Merriwinkle, étaient importants sur la scène norvégienne, et leur musique influençait de nombreux jeunes musiciens.

Avant de partir aux USA, donc âgé de 20 ans, je sentais que j’appartenais à cette « pensée musicale ». D’ailleurs, rapidement, à Berklee, j’ai changé de formation. De « jazz » je me suis inscrit en « composition classique et musique de chambre ». Une fois cette période d’études terminée, quand je suis rentré, j’ai vendu ma guitare électrique pour m’acheter une guitare acoustique avec cordes en nylon. Une manière de couper clairement avec ce que j’avais fait auparavant. Ce serait peut-être la première étape. A ce moment-là, ce qui comptait n’était pas d’affirmer ce que je savais faire mais jouer ce je désirais vraiment. Peut-être était-ce une manière de repartir à zéro. Oui, disons qu’en 2005, j’ai décidé de recommencer à zéro.

Kim Myhr - © Michel Laborde, Punkt Festival. Septembre 2019

C’est là qu’est né votre propre son ? Votre rapport à l’espace ?

Oui, à ce moment-là, je jouais une musique très très silencieuse ! Avec peu de sons, afin de m’interroger, de savoir lequel j’aimais vraiment. Quels éléments est-ce que je garde lorsqu’il s’agit d’habiter un espace sonore ? A ce moment-là je me suis vraiment impliqué dans la scène de musique improvisée. Lorsque l’on est plongé dans l’expérimentation, c’est la forme idéale. On peut aller dans toutes les directions, il n’y a pas d’obligation, pas d’attente. Cette période correspond aussi à une vague intense de voyages. Je jouais partout. En Europe, aux Etats-Unis, en France, avec Benoît Delbecq, en Australie, etc… j’improvisais en restant le plus ouvert possible.

La rencontre avec Jim Denley a été très importante : on a joué plus de 150 concerts ensemble. C’est avec notre projet Mural que j’ai découvert la guitare douze cordes. Ça a été une autre étape, un déclic. Je me suis mis à la préparer, à considérer la guitare comme un instrument percussif et même à écouter et considérer la voix propre de l’instrument, sa façon de « chanter ». Sans doute est-ce à ce moment que j’ai commencé à me lasser d’improviser à tout bout de champ. À vouloir trouver un cadre, un terrain de jeu plus balisé.

« J’ai toujours en tête que se produire devant un public est un privilège, il faut profiter de cette chance pour dire les choses que l’on a à cœur. »

Comme ce que vous avez fait hier soir lors de votre duo avec Christian Wallumrød (dans le cadre de l’Oslo Jazz festival — ndlr). À quel point était-ce improvisé ?

Oui, il s’agit d’impro, bien sûr, mais rien n’est complètement improvisé. Sur scène, nous jouons avec des concepts, des matières développées lors de séances de travail en studio. De sorte que le duo que vous voyez sur scène n’est pas deux musiciens qui donnent « tout dans le moment », ce sont deux musiciens qui jouent « leur » musique, racontent quelque chose à un public avec leur langage singulier et distinct. J’ai toujours en tête que se produire devant un public est un privilège, il faut profiter de cette chance pour dire les choses que l’on a à cœur. Lors des concerts free, ou sur la scène « impro pure », le plus important est d’écouter les musiciens et les musiciennes avec qui l’on joue, s’adapter en permanence à la nouveauté, aux nouveaux musiciens, aux découvertes, ce qui est un exercice fascinant mais qui ne permet pas de développer sa propre matière.

Alors, la composition dans tout ça, quelle est sa place ?

Je m’y intéresse vraiment depuis 6 ou 7 ans. C’est le travail en studio qui m’y a poussé. Plus j’ai pu passer de temps en studio, plus j’ai souhaité chercher des sons, un langage qui soient moins éphémères. J’ai vraiment pris un immense plaisir à chercher, creuser mes compositions sur l’album Bloom (sorti en 2016), que j’ai enregistré en 6 semaines. Dans cet album j’ai volontairement été dans le plus de directions possibles.

Alors l’album suivant, You | Me est encore un autre tournant, j’imagine ?

Oui. A l’inverse de ce que j’ai fait pour Bloom, je voulais à nouveau m’enfermer dans un studio mais ne travailler qu’une seule idée. C’était en janvier, au début d’une année où j’avais moins de concerts en prévision, le moment idéal pour inviter des musiciens à le faire avec moi. J’ai eu tout de suite en tête Tony Buck (batteur de The Necks, Ndlr) et Ingar Zach (avec qui il a déjà joué dans Mural, Ndlr) et puis je me suis dit qu’un peu d’agitation serait nécessaire donc j’ai convié Hans Hulbaekmo (incontournable batteur d’Atomic, de Moskus, Skadedyr et Hanna Paulsberg Concept, Ndlr). Et c’est devenu une longue et intense expérience de studio. Pendant 5 mois, on a travaillé chaque jour du matin au soir !

Je savais sur quelles matières je voulais baser l’album. Un jour lors d’un soundcheck dans une petite ville, bien avant que l’on rentre en studio, j’ai joué un riff qui m’a plu, j’étais avec Ingar qui a compris immédiatement, a ajouté quelques éléments percussifs. Je l’ai enregistré sur mon téléphone. Il me plaisait tellement ce riff à la guitare acoustique, il contenait tant de richesses possibles… qu’il est devenu toute la Face B (le 2e morceau) de l’album You | Me !

Kim Myhr Oslo Jazz festival 2019 © Nuno Pissarra

Justement je trouve cette face B très éclairante, à la fois musicalement et sur le plan des sensations que génère votre musique. Comment qualifieriez-vous votre musique, ou que souhaitez-vous qu’elle suscite ?

Il est vrai qu’elle suscite des réactions très diverses. Si elle génère un sentiment de noirceur chez l’auditeur, je peux comprendre, mais alors je souhaite faire en sorte qu’elle contienne au moins une évolution vers quelque chose de plus lumineux et optimiste. Je suis toujours surpris. Parfois on me dit que c’est « easy listening » parfois « hardcore ». Même des amis m’ont dit un jour « C’est fou d’écouter une musique qui n’a pas de mélodie, pas de structure » alors que pour moi il n’est question que de cela !

On me dit aussi « il n’y pas de chanson » et je réponds « Si ! il y en a énormément, ce sont des fragments de beaucoup de chansons » ! J’essaie de ne pas détruire la liberté de l’auditeur. Notamment en mettant en avant une mélodie plutôt qu’une autre. J’aime que l’on puise flotter à sa guise et se concentrer sur l’élément que l’on souhaite dans les différentes couches de sons et d’instruments. J’aimerais rejeter l’idée qu’il y ait un seul point focal, ou une hiérarchie dans les différents sons. C’est l’enjeu : éviter qu’il y ait un élément central dans une musique que j’espère aussi riche que possible. C’est pour ça que j’ai tendance à ne pas comprendre que l’on dise parfois que ma musique est minimaliste. Les minimalistes m’ont influencé, bien sûr, mais je ne vois pas comment on peut parler de minimalisme sur un morceau qui comporte 25 sons de guitares superposés ! Un journaliste australien qui a écrit le terme de « minimum maximisé » en parlant de la multitude qui la compose ! J’aime assez ce terme.

« J’essaie de ne pas détruire la liberté de l’auditeur »

La principale actualité et priorité pour vous c’est de continuer à développer le projet You / Me  ?

Oui, après le long processus de travail en studio, ce qui m’importe c’est de travailler sur la musique du groupe en concert. Cette année nous avons tourné au Canada, en France cet été, pour les 15 ans du Punkt festival en Norvège, une bonne quinzaine de dates qui façonnent un vrai son de groupe (ce que je souhaite !) et qui nous permet de développer de nouvelles subtilités dans notre manière de jouer ensemble. J’ai de nouvelles compositions en tête, et je veux écrire pour les autres guitaristes du groupe (David Stackenäs, Håvard Volden et Adrian Myhr), pas seulement pour moi. Je n’ai pas encore validé d’agenda précis (au moment de l’interview, Ndlr) mais j’espère qu’il sortira quelque chose de nouveau, un nouvel enregistrement en fin d’année prochaine.

En exclu, pour nous : d’autres projets inédits à venir ?

Oui, une pièce commandée et écrite et enregistrée avec l’Australian Art Orchestra à l’occasion du Melbourne Jazz festival en 2018. J’en suis très heureux et cela sortira chez Hubro, label avec lequel je travaille toujours, et toujours aussi bien, en janvier 2020.