Scènes

Oslo Jazzfestival 2019

Oslo est une capitale européenne dans laquelle le jazz se porte plutôt bien, merci pour lui


Bilayer Oslo Jazzfestival (c) Matunda Bigirimana

Sur la centaine de concerts et l’éventail esthétique des plus larges proposé dans le cadre du plus ancien festival de jazz de le capitale, nous avons choisi de nous concentrer sur la création, car de musique, d’idées et d’émotions, l’abondante scène de Norvège n’a pas fini de nous abreuver. Comme nous allons vous le prouver...

Oslo est une capitale européenne dans laquelle le jazz se porte plutôt bien, merci pour lui ; la musique y tient une place prépondérante. Les citoyens norvégiens bénéficient d’une politique culturelle qui favorise, chez les jeunes, l’accès à une éducation et formation musicale publique et abordable. Une certaine façon de compenser le coût de la vie (prohibitif pour les non-autochtones). Qui oserait soutenir que la musique n’est pas un acte politique ? Les musiciens abondent, les académies et festivals foisonnent. Les « contre-festivals » aussi. Cela maintient une fraternité à plusieurs voix au sein de cette grande famille. Oslo Jazzfestival n’est pas le seul rassemblement autour des musiques improvisées de la capitale (le Blow Out, qui réunit les fous de free, a lieu au même moment), mais il est celui qui unit, depuis pas moins de 33 ans, le plus large public et plusieurs générations de mélomanes.

Cette édition 2019 fait cohabiter les têtes d’affiches internationales grand public, de Gilberto Gil à John Surman ou encore le Hot Club de Norvège et le Taksim Trio d’Istambul (ils ont tous une histoire avec le festival) et une brassée de groupes issus de la scène actuelle, tous genres confondus. 7 jours, 17 lieux et une centaine de concerts nécessitent en outre l’implication de 200 bénévoles. Ils ont une place centrale. Il est même de bon ton de dire qu’il s’agit de leur festival. Sans eux, pas de festival. Impensable pour Oslo, qui doit être inventive face aux références que sont Trondheim, Molde ou Kongsberg.

Le cœur d’Oslo bat simultanément aux rythmes d’autres genres qui peuvent fusionner. Ainsi, j’assiste à une festive Jam session un soir à Melahuset, mi-café-concert mi-cantine étudiante, tendance world food. Elle est proposée par l’un des pianistes et compositeurs les plus respectés du circuit, Bugge Wesseltoft. Tête d’affiche d’ECM et ACT, il a aussi fondé le label Jazzland Recordings. Sa renommée assure une salle bondée et permet aux musiciens programmés au Mela, festival de musiques du monde (ce soir-là un chanteur turc, deux joueurs de sitar et un jeune slameur) de bénéficier de l’écoute curieuse d’un public qui profite joyeusement de ces croisements. Un jazz populaire et international dans le pur sens du terme.

Trondheim Jazz Orchestra (c) Petter Terning

Mon baptême du feu, c’est à l’église Grønland qu’il a lieu, pour le concert du Trondheim Orchestra. Un programme en 13 pièces pour 13 musiciens, conduit par le jeune organiste Alf Hulbækmo. Le frère du batteur d’Atomic joue Skumringsbarda, nom d’une contrée où se déroulent ces aventures chantées à trois voix. Présentée au festival de jazz de Molde un mois avant, cette création permet à une formation globalement jeune de faire se croiser les musiques lyrique, contemporaine et improvisée. Si l’ensemble pâtit de quelques longueurs, des moments de grâce naissent. Est-ce du à l’acoustique du lieu, à sa réverbération, à ses lumières changeantes ou aux envolées du côté des cuivres ? Quoi qu’il en soit, ils doivent beaucoup aux femmes. Hild Sofie Tafjord au cor et Hildegunn Oiseth au bugle atteignent des splendeurs d’unisson avec le chant de Siri Gjære. Le Trondheim Orchestra est le plus ancien ensemble de jazz du pays à recevoir une aide d’état. Depuis 20 ans, il a permis de mettre en avant des générations de nouveaux talents. Ce soir, la chanteuse Rohey Taalah, royale, tire son épingle du jeu. La leader du quartet jazz-soul Rohey et du trio Gurls a apporté une couleur vénéneuse, complexe et baroque à ces textes évoquant les passions humaines.

Le marathon continue dans un lieu surchauffé du centre : le bar-concert Herr Nilsen. General Post Office quartet mené par le pianiste Isach Skeidsvoll, qui a invité son frère Lauritz au saxophone soprano, s’en donne à cœur joie et avec une telle énergie communicative ! L’ambiance et le rythme sont bouillants et frénétiques. Les attaques terriblement blues sont retenues en vol par le contrebassiste Torkil Hjelle. Les musiciens en sueur exultent et se la jouent, avec humour, façon parodie de cabaret décadent. Ils n’ont même pas trente ans. À surveiller de près.

Le lieu principal de cette fin de semaine recèle une collection de pépites, et pour cause : Sentralen est l’ancienne banque de dépôt de la ville. Elle a été transformée en centre culturel qui, restauration faite, donne à écouter les concerts les plus expérimentaux du festival depuis l’ancien coffre-fort, rebaptisé Hvelvet !

Hilde Marie Holsen - Bilayer (c) Matunda Bigirimana

On retiendra absolument la prestation de Bilayer, duo formé par la trompettiste Hilde Marie Holsen et Magnus Bugge, qui dispose d’une armada de samplers (platines, écrans digitaux et un magnéto à bande, importé directement des années 70) pour triturer le son. Celui généré par Holsen. À moins que ce ne soit l’inverse. Car la trompettiste aussi, tout en soufflant et tenant le cuivre d’une main, enregistre et sample la matière sonore de l’autre. Il s’agit d’un jeu permanent : se chercher pour à nouveau se perdre et oublier de quelle source le son naît pour atteindre l’émotion pure. Le son ainsi sculpté est si chargé, le mélange entre musique organique et synthétique est si dense qu’on pourrait le ressentir physiquement. Cette musique, qui mêle paradoxalement l’art de la co-construction millimétrée et de la surprise permanente, a happé le public. La trompettiste, créatrice du divin album Lazuli, digne héritière de Nils Petter Molvaer au son déjà reconnaissable, a créé avec son partenaire une parenthèse où toute notion du temps semblait disparaître dans l’éther pour toucher l’infini.

Le trio composé par Eivind Aarset (elg), Jan Bang (el) et Anders Engen (dm), mêlant jazz et live sampling, s’il tente moins de sauts dans le vide, n’en demeure pas moins une grande expérience en matière de ludisme, de reprises et de sculpture sonore sur une matière improvisée, ou sur une musique captée dans l’instant. Les deux premiers sont des complices de longue date : Bang est un tel maître du live-remix intelligent qu’il a créé un festival autour de cette idée, Le Punkt Festival qui fête cette année son 15e anniversaire.

Kim Myhr Oslo Jazzfestival (c) Nuno Pissarra

Kim Myhr et Christian Wallumrød sont deux grands noms du label Hubro. Leur univers respectif part d’un territoire identifié comme du jazz mais en explose les frontières. Deux instrumentistes à la patte reconnaissable – même si Wallumrød, ce soir, n’est pas au piano mais aux boîtes à rythmes. Deux meneurs de projets et d’ensembles. Leur fusion ne peut donc pas se faire d’un claquement de doigts. Ce concert le prouve en nous invitant à prendre le temps de l’écoute, d’une construction pointilliste, de la nécessité de l’échafaudement de son propre son avant de tenter l’amalgame. Myrh à la douze-cordes fait, accord après accord, frottement après frottement, gonfler sa bulle sonore, la renforce du bout des doigts. Wallumrød, par antithèse, fait claquer des détonations. J’en arrive à me dire qu’ils se provoquent en duel. Le son gonfle ainsi que le volume sonore, jusqu’à ce que, d’un coup, les deux matières s’érigent et s’imbriquent en un seul et même mur du son. Je croise plus tard ce soir-là une auditrice qui me parlera d’ascétisme mais je laisse ouverte la possibilité de toute réaction.

A l’opposé, et du coté de la Nasjonal Jazzscene, Mecque de la capitale où les passionnés transitent toute l’année, on retiendra le concert de l’ensemble Shamania, dirigé par la grande percussionniste danoise Marilyn Mazur. 100% féminin, il réunit dix représentantes de la scène scandinave dans une musique cosmopolite et lumineuse, chauffée par des influences d’Amérique du Sud, pour un public réunissant au moins trois générations.

Dans le cadre des Nordic Showcases, on note chez Kongle trio, classique trio acoustique piano-contrebasse-batterie, une joie si simple à ne jamais laisser reposer la matière sonore, que l’on ne peut que s’émouvoir. Rythmique chez la prodigieuse Hannah Veslemøy Narvesen (dm) et émotionnelle chez la pianiste Liv Andrea Hauge, la vélocité est sidérante quand on sait que le trio n’a été créé que quelques mois auparavant. Certes la naïveté, la simplicité des mélodies fait dire que l’on y reviendra avec plus d’appétit dans quelques années, mais ce serait oublier que c’est aussi lorsqu’elle émerge, qu’elle n’a pas eu l’occasion de se sophistiquer, que l’on voit le mieux le cœur de la musique, là où elle est concentrée. Un peu lorsque l’on observe le cœur d’une pomme de pin, – traduction française de Kongle... mais ce n’est qu’une suggestion. C’est encore la batteuse Veslemøy Narvesen qui surprend et tient son monde en haleine lors du concert du groupe Kalle quelques heures plus tard, dans un registre différent, languissant et électrique, fusionnant le jazz et les réminiscences psyché-rock.

Maja S. K. Ratkje & Stian Westerhus (c) Nuno Pissarra 2019

Maja S.K. Ratkje et le guitariste Stian Westerhus sont deux grands représentants d’un autre label phare, Rune Gramophone. Ils maîtrisent la construction faite de couches, de samples, de matières électroniques et électriques, mais c’est en formule unplugged (acoustique) qu’ils se présentent lors de la dernière soirée. C’est Maja qui a souhaité présenter à deux voix, son album « Sult », enregistré pour une commande du ballet national de Norvège. « Non sur l’harmonium original du projet, nous avoue-t-elle, mais ce soir sur un exemplaire d’occasion, sur lequel je n’ai pas joué avant le concert ! ». Sorti d’un long sommeil, craquelant, manquant parfois de « souffle », l’instrument donne une humanité charmante au concert. Son âme est mélancolique. Westerhus et Ratkje partagent l’amour des mythologies anciennes, des acrobaties vocales et des ambiances crépusculaires. Sur le papier, leur mariage laissait présager un acte de dépouillement sombre. Il n’en fut rien. Il a donné naissance à de l’humour, à un soutien mutuel et bienveillant lors des prises de risque. Chancelante, comme l’archet de Westerhus sur les cordes de sa guitare acoustique, la musique a, comme un petit miracle, irradié. On pouvait l’observer yeux fermés et visages ouverts. Ce sont en effet de nombreux sourires que j’ai vus dans le public, en me retournant au moment du morceau « Sayago », chanté dans une langue inventée par cette sorcière des temps modernes. Envoûtant.

La programmation de l’Oslojazz a osé de grands écarts esthétiques. Peut-être encore plus cette année, qui se voulait une sorte d’édition signature, la dernière de son directeur Edvard Askeland après 13 années de programmation. Saluons la performance et l’endurance, car c’est désormais à Øyvind Skjerven Larsen, issu d’une nouvelle génération, que revient la mission de poursuivre l’ascension et de faire évoluer l’orientation artistique de ce festival qui a rassemblé, en ce mois d’août 2019, 12.700 spectateurs.

par Anne Yven // Publié le 15 septembre 2019