Entretien

Les traces mémorielles de Musina Ebobissé

Rencontre avec un saxophoniste trentenaire dont les premières expériences musicales attirent l’attention. Un musicien à suivre de près…

Musina Ebobissé © Olga Amelchenko

Entre France et Allemagne, Musina Ebobissé dessine depuis quelques années un parcours qui s’avère d’ores et déjà singulier. En publiant Engrams, le deuxième album de son quintet dans lequel évoluent des musiciens rencontrés à Berlin, dont la saxophoniste Olga Amelchenko, il affirme une personnalité où musique et engagement sont intimement mêlés. Ce qu’il nous explique dans cet entretien où son désir de transmission transparaît également.

- Parlez-nous de vos origines et de votre parcours ?

Je suis né à Saverne, ma mère est française et mon père camerounais. Ayant grandi dans un milieu de classe moyenne éduquée, en commençant tôt la musique, le sport, les activités extra-scolaires, et j’ai bénéficié d’un bon soutien parental. Mon père était un grand amateur de jazz et j’ai grandi en écoutant Nina Simone, Charlie Parker… J’ai commencé le saxophone classique à neuf ans au Conservatoire de Strasbourg, puis à improviser seul à la maison. À 14 ans, j’ai appris la guitare en autodidacte : ce nouvel instrument et mes cercles d’amis m’ont ouvert à d’autres univers musicaux, notamment le reggae, le rock et le blues. À 15 ans, j’ai dû faire un choix entre un cursus sport-études judo et poursuivre la musique. J’ai choisi cette dernière.

Musina Ebobissé © Jean-Michel Thiriet

Un an plus tard, nous créons créé avec des amis notre premier groupe (de reggae), une expérience très formatrice. Après un Bac S, je suis rentré au département jazz du CRR de Strasbourg, parallèlement à l’Université. Après l’obtention d’une licence de sociologie et de mon DEM de jazz, je suis parti étudier au Jazz Institut Berlin entre 2013 et 2019. J’y ai passé une licence de jazz en 2017, puis un master en composition jazz en 2019. Entre 2019 et 2021, j’ai habité entre Paris et Berlin, avant de m’installer définitivement à Paris.

- Le choix du saxophone : pourquoi cet instrument ?

J’étais en classe de CE1 et je venais d’entrer en cursus à horaires aménagés musique et nous devions choisir l’instrument souhaité pour l‘année suivante. Mes parents voulaient que je joue du piano, mais mes deux meilleurs potes de l’époque avaient coché saxophone et m’ont dit : « Vas-y, fais pareil, on sera en classe ensemble ! » Quand le courrier de l’école est arrivé chez nous, mes parents étaient surpris, mais ils m’ont laissé continuer ! Au-delà de l’anecdote, c’était un choix assez déterminé, car j’écoutais déjà pas mal de jazz et de saxophonistes à la maison.

- Quels sont les musiciens, et pas seulement les saxophonistes, qui vous ont le plus marqué et exercé une influence sur votre musique ?

Il est toujours difficile d’établir des listes, alors je vais tenter sans citer de saxophonistes ! Miles Davis, McCoy Tyner, Thelonious Monk, Bill Frisell, Ambrose Akinmusire, Nasheet Waits, Ben Monder, Jim Black, Dave King. Mais j’ai aussi été marqué par des sons de groupe et des approches collectives : les premiers albums du quartet d’Émile Parisien, Kartet, Wayne Shorter Quartet, les groupes de Steve Coleman, Quest. Et des compositeurs classiques comme Debussy, Ravel, Stravinsky, Toru Takemitsu. Et dans mon projet ambient solo Blendreed : Radiohead, Amon Tobin, Fourtet, The Cinematic Orchestra.

- Vous évoluez au sein de différentes formations. Quelles sont leurs identités respectives ?

Les formations dans lesquelles je joue ont évolué au cours des dernières années. En ce moment, je suis plus porté vers mon quintet/quartet qui a deux line-ups (parisien et berlinois). Je travaille à un duo électrique, Morses, avec Christophe Imbs. J’ai longtemps joué et jusqu’à récemment avec GANNA (modern jazz / folklore ukrainien). Je participe aussi à des projets ponctuels et des collaborations avec des collègues français et européens rencontrés à Berlin. Je joue régulièrement dans Ozma, le groupe de Stéphane Charlé.

- Vous venez de sortir un disque en quintet, Engrams. Parlez-nous des musiciens qui composent ce groupe (dont on retrouve une bonne partie dans la formation de la saxophoniste alto Olga Amelchenko).

Les membres du groupe sont Olga Amelchenko, Povel Widestrand, Igor Spallati et Moritz Baumgärtner, avec Igor Osypov en invité sur deux titres. Nous nous sommes tous rencontrés à Berlin, parfois au Jazz Institut, parfois sur scène. Il y a beaucoup de musiciens à Berlin et il est courant que certains se retrouvent dans différentes formations. J’avais déjà joué dans d’autres projets avec chacun d’entre eux avant l’enregistrement, notamment GANNA et ERB Trio. J’adore ces musiciens qui ont chacun un forte personnalité et une maturité mise au service du son collectif.

Musina Ebobissé © Olga Amelchenko

- On entend une grande complicité entre Olga Amelchenko et vous. Vos jeux (elle à l’alto, vous au ténor) sont en constant dialogue et, de manière plus générale, vous nous rappelez que ce qu’on nomme l’interplay est le principe actif de votre quintet ?

Olga et moi travaillons ensemble depuis presque dix ans ; je suis très heureux de ce que nous avons pu développer musicalement. Elle et moi avons participé à différents projets, en tant que leader et aussi sideman / sidewoman. Avoir évolué ensemble sur la scène berlinoise a contribué a tracer une trajectoire commune, avec une forte complicité. J’avais commencé le groupe en quartet, avant de penser à harmoniser, partager et densifier les lignes mélodiques. J’aime le mélange alto / ténor et la profondeur de timbre et de relief que cela produit.

L’enregistrement me rassure. Il me donne l’illusion de pouvoir retenir le temps, d’en photographier un moment et de pouvoir y revenir.

- En cherchant la définition du mot « engramme », on trouve ceci : trace mémorielle enregistrée par le cerveau. Le choix du titre Engrams pour votre nouveau (et deuxième, après Timeprints en 2019) disque n’est pas le fruit du hasard. Quelles traces mémorielles sont inscrites dans votre musique ?

Ce n’est effectivement pas un hasard. Cette idée de traces mémorielles était déjà présente dans mon premier album Timeprints (les empreintes du temps). C’est une reformulation moins alambiquée et un peu plus technique de la même idée. Ce thème du temps qui passe, ou plus précisément des évènements qui se produisent, revient sans cesse naturellement. C’est un mode de fonctionnement récurrent chez moi : raviver des souvenirs, comme si la conscientisation de ma trajectoire me donnait l’élan nécessaire pour me projeter dans le futur. L’enregistrement me rassure. Il me donne l’illusion de pouvoir retenir le temps, d’en photographier un moment et de pouvoir y revenir. C’est un marquage, un jalon, une signalétique imparfaite, mais qui donne néanmoins une bonne idée de l’itinéraire emprunté. Le mot et l’idée « Engrams » m’évoquent instinctivement des parallèles avec l’improvisation ou la composition. Ça me renvoie à des verbes d’action sur la forme et le contenu comme modeler, ciseler, graver, malaxer, imbriquer, etc. Ainsi qu’à l’idée de carte, d’espace, de signes. Le moment de l’enregistrement et un peu après, outre la crise du Covid, était aussi un période où je vivais entre Berlin et Paris, où j’emmagasinais des énergies complémentaires, entre nostalgie et excitation. Engrams, c’est aussi la mémoire collective, la mémoire des luttes, des acquis sociaux, de la société qui se rappelle à nous, même pendant les confinements.

Ce qui frappe à l’écoute de ce disque, c’est la maturité, tant dans l’écriture que dans l’interprétation. Il y a dans votre musique une maîtrise du propos et beaucoup de force. La pandémie de Covid-19 n’y est pas étrangère, si l’on en croit les notes de pochette de Philippe Ochem ?

L’écriture et la composition jouent un rôle fondamental pour moi, et cela remonte d’ailleurs à bien avant ma formation en jazz. Improvisation et composition vont souvent de pair. Dans l’une et l’autre, il s’agit de construire, d’élaborer un propos. La composition me donne le cadre et la matière avec laquelle improviser et me permet de créer mon propre terrain de jeu ; elle contextualise l’énergie musicale. J’ai été très inspiré et aiguillé aussi par John Hollenbeck et Eric Schaeffer, avec lesquels j’ai eu l’occasion d’étudier la composition au Jazz Institut Berlin. Au niveau de l’interprétation, j’ai aussi beaucoup pratiqué l’improvisation libre pendant des années au sein de différentes formations, et c’est le cas aussi des autres membres de ce quintet. La scène berlinoise est riche de groupes qui y accordent une grande place, qui expérimentent. Cela se répercute sur l’écoute, le jeu collectif, le son et les textures. J’aime beaucoup ce groupe car je sais que je peux leur faire confiance pour habiter l’écrit et lui donner consistance. Ils savent quoi en faire et se l’approprier très vite. Les confinements m’ont permis de passer plus de temps à faire mûrir et retravailler le matériel écrit. Ce fut un besoin et une libération de pouvoir jouer à nouveau et enregistrer.

- La transmission est importante pour vous. Vous avez travaillé, dans le cadre d’actions menées avec Jazzdor, avec des élèves de lycée sur le thème du jazz et de l’improvisation. De cet échange est née la création collective d’une pièce musicale en 2022. Parlez-nous de cette expérience et de ce qui vous motive pour aller à la rencontre de ces publics.

Ce travail avec les élèves du Lycée Albert Schweitzer de Mulhouse a été une expérience belle et intéressante, et j’aimerais à l’avenir participer à d’autres projets de la sorte. Cela me permet de décloisonner un peu ma pratique, de ne pas travailler uniquement avec des musiciens professionnels qui connaissent déjà ces esthétiques et leurs codes, mais d’échanger avec un public curieux et peu au fait de ce que nous faisons. Les publics du jazz étant plutôt restreints, il est important de montrer aux plus jeunes la valeur de ces esthétiques, leur richesse, et surtout ce qu’on peut en faire. Au-delà des styles, c’est la question de l’approche : l’expérimentation, les tests, la concertation, la remise en question des idées de dissonances, de sons, de bruits, de rôle des instruments. C’était important pour Élise (leur professeur) et moi que les élèves soient les acteurs principaux de la pièce et qu’ils prennent des initiatives. Ils ont créé quelque chose qui leur est propre en tant qu’improvisateurs et compositeurs, et c’est cela qui est réjouissant : construire de la musique ensemble, hors des étiquettes, avec des éléments musicaux nouveaux.

Musina Ebobissé © Dovile Sermokas

- On peut deviner chez vous un engagement qui est sans doute aussi de nature politique. Une composition telle que « Class Struggle » peut le laisser penser. L’histoire du jazz a montré sa dimension politique dès les premiers temps. Comment conciliez-vous votre travail de musicien et une vision consciente, voire engagée, du monde dans lequel vous vivez ? On n’oublie pas à ce propos que vous avez suivi un cursus de sociologie.

Vaste sujet, il y aurait tellement à dire. La politique a joué très tôt un rôle important dans ma construction. J’ai grandi dans une famille marquée à gauche où l’on parlait, débattait, lisait et manifestait. Cela a modelé ma vision du monde et s’est répercuté évidemment sur ma culture musicale, où des artistes aussi différents que Max Roach ou Bob Marley avaient pour dénominateur commun d’avoir une forte dimension politique. À 20 ans, je n’étais pas encore décidé à me consacrer uniquement à la musique et j’étais intéressé par les sciences humaines. Mes trois années en licence de sociologie ont été un temps d’effervescence intellectuelle, j’y ai découvert beaucoup de courants de pensées qui m’ont fait entrevoir les aspects structurants et systémiques des phénomènes sociaux. Pour ce qui est de l’engagement, mis à part quelques années militantes non concluantes au lycée, des manifestations, des dons aux caisses de grève, mes actions sont malheureusement au point mort. C’est une source de questionnement, voire de culpabilité, car une conscience politique qui ne chercherait pas à se traduire en actes est un capital culturel et symbolique. La position du « concerné » mais pas « impliqué » ne me satisfait pas, surtout dans la période que nous traversons. Je me pose souvent la question de la portée sociale de cette musique instrumentale. La musique a une puissance et un pouvoir certain, mais elle n’est pas pour autant intrinsèquement politique. Tout dépend d’où on joue, pour quoi, pour qui, avec quel message etc. J’en suis à un niveau très embryonnaire sur ces réflexions.

Je veux que cette musique reflète et se réfère à quelque chose, qu’elle illustre ce qui m’affecte dans la vie.

J’ai des sentiments ambigus et des idées parfois contradictoires, car je suis partagé entre le désir de donner un sens et une connotation politique au-delà de la musique elle-même, et le refus et la peur d’aligner des discours gratuits sans actions ni profondeur, de me faire une caution morale à peu de frais. Pourtant, je veux que cette musique reflète et se réfère à quelque chose, qu’elle illustre ce qui m’affecte dans la vie. Alors pour le moment, c’est dans les titres que je fais passer cela. Ils sont à la fois futiles et importants. Un titre et quelques mots pendant un concert, « ça ne mange pas de pain », mais ça détermine néanmoins l’identité du morceau et une partie de son sens et de son histoire, surtout lorsqu’on fait une musique qui a une longue tradition et des liens forts avec la politique. Les histoires de mes albums alternent entre des points de vues personnels et des considération générales. « Class Struggle » est une sorte d’éloge du combat collectif, des « classes pour soi » de Marx, de la remise en avant des luttes sociales comme vecteur d’émancipation. « Dopamine » parle de l’addiction aux écrans, de l’économie de l’attention. « Escapism » évoque les phénomènes entre aliénation et prise de conscience, entre fuite et résistance face à la société actuelle. « Zoonosis » parle de la destruction de l’environnement et des conséquences sur l’homme, l’idée de capitalocène aussi. J’essaie de relayer des idées et des histoires, mais également des d’affects qui nous traversent depuis des années. En plus des luttes concrètes sur le terrain qui s’opèrent tous les jours contre le système capitaliste, il y a une guerre idéologique et culturelle qui est à l’œuvre. Les artistes peuvent avoir le rôle de faire jaillir des affects, se faire l’écho des revendications, participer à la création d’un autre imaginaire que celui imposé par la logique marchande.

par Denis Desassis // Publié le 25 juin 2023
P.-S. :

Discographie

En leader

  • Musina Ebobissé 5tet : Timeprints (Double Moon Records - 2019)
  • Weavers : EP (autoproduction, Bandcamp - 2020)
  • Blendreed : Moonstreet (autoproduction - 2021)
  • Blendreed : Tales Of Tides (autoproduction - 2022)
  • Musina Ebobissé 5tet : Engrams (Jazzdor Series - 2023)

Autres

  • Thijs de Klijn : Factotum (Flyin High Records - 2018)
  • Ganna : Dykyi Lys (Double Moon Records - 2020)
  • Hans Anselm Big Band : Liquid Circle (Double Moon Records - 2021)
  • Ganna : Home (Berthold Records - 2022)
  • Olga Amelchenko : Slaying The Dream (Art District Music - 2023)