Chronique

Martial Solal Dodecaband

plays Ellington

Martial Solal (p), Patrice Caratini (b), François Merville, Umberto Pagnini (d), Jean-Pierre Chautemps, Sylvain Beuf (sax), Jean-Pierre Solves (bs, fl), Tony Russo, Roger Guérin, Eric Le Lann (tp), Denis Leloup, Jacques Bolognesi (tb), Didier Havet (tuba).

Label / Distribution : Dreyfus Jazz

Enregistrées il y a trois ans en public à la Maison de la Radio, ces six pistes font pour la première fois passer à la postérité Martial Solal en tant qu’arrangeur, au sein de sa « grande formation », son Dodecaband créé il y a une dizaine d’années. Autant dire tout de suite qu’il s’agit d’un disque événement, quels que soient ses qualités et ses défauts.

L’ouverture par Satin Doll ne peut qu’émerveiller et laisser présager une heure de bonheur. On découvre (pour ceux qui n’auraient jamais vu en live cette formation) un art de l’arrangement empruntant à la fois à l’efficacité swinguante d’un Bill Holman qu’à l’inventivité débridée d’un George Russell, le tout laissant une vraie place au talent de soliste de Solal qui n’est plus à démontrer. Il trouve ici avec son équipe une souplesse qui lui permet d’expérimenter et d’oser tout en restant fidèle à l’œuvre du Duke. Le thème bondit, dérape, s’envole, se désarticule avec intelligence.

Caravan quant à lui, ne manque pas de décontenancer, dans une interprétation froide et plus urbaine que saharienne (déjà amorcée par Ellington lui-même dans Money Jungle). L’arrangement est brillant et éclaté, mais on se demande de quelle planète peut bien venir Martial Solal tant il nous déroute sciemment. A mesure que l’album se dévoile, on pense désormais de plus en plus au spectre de Gil Evans et à son classicisme détourné.

Mais si In a sentimental mood, la ballade poignante d’Ellington est intéressante quoiqu’un peu trop malmenée pour conserver intacte son émotion, c’est la suite qui laisse le plus perplexe.

Sur It don’t mean a thing, Take the A Train, et même le Medley final, Solal frise l’agacement par sa lecture trop sophistiquée des compositions auxquelles il rend hommage. Trop de sophistication nuit, surtout lorsqu’elle se transforme en recette, employant variations et ruptures systématiques. Les digressions amorcées puis désamorcées finissent par désarçonner à la longue tant elles perdent de vue les thèmes pour favoriser un exercice de style répétitif et peu enthousiasmant. La musique d’Ellington, qu’on connaît enlevée ou délicate est ici bien peu présente. La virtuosité des musiciens force le respect, mais l’émotion parvient difficilement à se frayer un chemin dans cet océan de technique glacée.

La complexité abstraite dont font preuve les arrangements de Solal suscite autant d’admiration que de perplexité. On a beau être parfois ébloui, on aurait souhaité s’enthousiasmer davantage pour ce projet ambitieux, mais on ne pourra que butiner ici ou là quelques plages de bonheur sur un album qui ne tient pas toutes ses promesses.