Entretien

Mélanie de Biasio, sur le toit de son monde

Rencontre avec la chanteuse flûtiste de Charleroi, pour qui l’erreur est aubaine.

Depuis son premier album « A Stomach Is Burning » en 2007, Mélanie de Biasio poursuit l’exploration intimiste d’un univers qu’elle compose avec beaucoup de sensibilité. Livrée à un heureux hasard, sa musique n’est pas d’un seul genre et laisse une place de choix à l’improviste. Si elle ne coche pas toutes les cases du jazz, elle en conserve l’essence et une certaine esthétique. La musicienne se livre sur sa relation à la culture, à la création ou encore au silence éloquent.

- Comment avez-vous vécu le confinement, et toute cette période que nous traversons ?

Cette situation nous montre combien nous sommes tous reliés d’une façon ou d’une autre. Je suis profondément touchée par ce qu’il se passe. C’est très déstabilisant la façon dont la culture est impactée, et on considère que ce n’est pas important. Bien sûr, ce n’est pas un secteur d’urgence, mais pourtant, qu’aurait-on fait s’il n’y avait pas eu toute cette matière à rêver ? Je comprends les artistes qui font du streaming live, qui donnent. Mais je suis partagée, parce que oui, ça doit demeurer accessible et il ne faut pas couper le lien, mais la gratuité ne permet pas de faire sentir ce que serait la vie en cas de pénurie de la culture. Ma posture était plus dans l’observation et le silence, parce que je me suis rendue compte que si je n’avais pas eu toutes ces inspirations pendant le confinement, j’aurais souffert. J’aimerais que tout ceci permette d’élever le débat et donne au rêve une place plus importante dans la vie, car il offre la possibilité à chacun de changer son réel. L’art ne fait pas partie des urgences sanitaires, bien entendu, mais il a malgré tout été une denrée essentielle pendant le confinement. Il serait important que ce soit juste dit, de simplement en prendre acte, collectivement.

- Tout a commencé par la danse pour vous, est-ce que c’est ce qui a donné ce côté organique à votre musique ?

C’est plus la période ou j’ai perdu ma voix qui a apporté ça [1]. J’ai dû chercher une autre façon de respirer, de faire vibrer l’organe vocal, en me concentrant sur d’autres parties du corps, afin que ce qui sorte par la voix ne soit qu’une résultante, quelque chose de doux, qui coule de source. Sans juger ce qui sortait, je posais mon attention sur la respiration et le souffle uniquement. Et puis il y a l’intention, la base de tout. Le souffle plus l’intention fait que quelque chose de juste s’en dégage et peut faire vibrer l’autre. Et qui dit intention dit mouvement, même s’il est minime, donc en ce sens oui, ça part du mouvement.

Mélanie De Biasio

Le silence est matière. Quand il me parle, je l’écoute

- Dans votre musique, la part de silence est éloquente, en quelque sorte. Est-ce quelque chose que vous travaillez particulièrement ?

Le silence est matière, il est musique, il a donc sa place, et finalement ça se fait sans trop y penser. Il fait partie de notre quotidien, de notre langage. C’est vrai que pour moi il est important, il me parle, en fait. Donc quand il me parle, je l’écoute.

- Votre thème de prédilection est la relation. Pourquoi ce thème revient-il souvent ? 

Parce que la relation c’est la seule chose qu’on peut transformer. On ne peut pas transformer l’autre, on ne peut probablement pas se transformer soi-même d’ailleurs. Par contre on peut transformer notre relation aux gens, aux choses, aux éléments. Cela devient intéressant lorsque on porte son regard sur la relation qu’on a avec les choses, par exemple la relation avec le Covid, avec la peur, avec l’amour aussi. La relation pour moi c’est là où il y a de l’espoir, parce que c’est là qu’on peut agir.

Je crois que c’est de là que tout naît, de l’erreur

- Vous aimez déceler le potentiel créatif de chaque chose, dans l’imprévu, voire l’erreur...

Je crois que c’est de là que tout naît, de l’erreur. Parce que c’est quelque part quelque chose qui n’est pas contrôlé, qui surgit, resurgit et révèle des choses. Quelque chose qu’on n’a peut être pas envie d’entendre ou au contraire qu’on est prêt à entendre ou à saisir au vol. L’erreur c’est notre chance.

Mélanie De Biasio

- Comment naissent vos chansons ? D’où partent-elles ?

D’une urgence, toujours. Ça peut venir par n’importe canal, une guitare, une pulsation, ou n’importe quoi d’autre, mais ça naît toujours d’une urgence.

- Pouvez-vous nous parler de la Maison Audent et de votre projet Alba ?

J’y suis justement, sur le toit ! [2] C’est un vaste projet que je porte pour l’instant seule, mais qui est motivé par le souhait du vivre-ensemble. L’Alba, c’est aussi la Maison des Talents Partagés. Un endroit qui doit être un espace de transmission, mais aussi d’échanges, de rencontres, de surprises, d’erreurs là aussi ! Qu’elle puisse accueillir des artistes qui vivent des moments clés, notamment de remise en question sur les façons de faire ou d’être. Lorsqu’on a été connu pour « être » une certaine forme, et que ça fonctionne, l’entourage professionnel et même personnel nous encourage à continuer « comme ça ».
Mais parfois on sent venu le moment d’en sortir, et on n’a pas de lieu pour expérimenter ça, ni le partager. L’Alba pourrait être un endroit qui permette à ces artistes qui le souhaitent de pouvoir s’échapper de cette forme, justement. Et puis cette maison pourra accueillir les enfants, les plus grands et les moins jeunes, qui ressentent qu’ils ont envie de rêver, qu’ils ont des choses à partager. Ce n’est pas ma maison, c’est une maison qui serait à la fois un refuge et un lieu de partage, de transmission. Mais ce n’est pas simple de porter un projet comme ça, financièrement, toute seule.

- Y aura-t-il des résidences d’artistes ?

Cette idée d’accueil d’artistes en questionnement, pour moi c’est une résidence, mais pas une résidence dans l’idée du résultat, plutôt une résidence qui va privilégier un processus de transformation. Et qui leur permettra de le faire, tout simplement. Peut-être pas dans un temps précis, peut-être pas au moment de la résidence. Peu importe. L’idée est d’en faire un lieu de refuge et d’échanges. C’est un peu comme une Villa Medicis urbaine, parce qu’elle est située en plein centre de Charleroi. L’écrivaine Caroline Lamarche disait que pour elle, c’était très important d’avoir des résidence d’artistes en ville, et pas toujours à la campagne, parce que c’est là aussi que l’artiste va puiser sa créativité. Je le pense également. Et Charleroi est une ville en devenir, où il y a encore beaucoup à faire. C’est une ville post-industrielle qui fut classée comme la ville la plus laide de Belgique, à une époque. C’est intéressant que cette maison, qui se situe dans un autre espace-temps, soit dans cette ville, justement. Cette laideur supposée peut aussi amener des interrogations aux personnes qui viendront.

Mélanie De Biasio

- Pendant tout ce temps vous avez mis de côté votre propre travail en tant qu’artiste ?

Oui, et ça va seulement se remettre en place maintenant que je vois la fin du chantier ici. L’idée c’est que je donne naissance à ce projet pour pouvoir moi-même mieux repartir aussi. Je me suis beaucoup investie dans cette maison mais je dois aussi m’en dégager pour que, lorsque j’y reviendrai, elle m’apprenne aussi, que je revienne à ma plus juste place en tout cas. Je ne dis pas que je ne suis pas porteuse de ce projet, bien entendu, mais je suis aussi porteuse de l’inconnu et j’espère que cet inconnu, je pourrai y goûter aussi. J’ai beaucoup travaillé dans cette maison pendant le confinement, et j’ai pu me rendre compte combien ce genre de lieu est important. J’ai pu sentir, palper presque, l’esseulement autour de moi, mais aussi en moi, et j’ai réalisé d’autant plus que des lieux comme celui-ci sont précieux.

- Comment s’articule la vie des artistes en Belgique, dans la configuration des trois régions distinctes ?

Il y a trois régions, trois langues, trois communautés, donc quelque part il y a trois publics. Après ce qui est intéressant c’est qu’entre musiciens on parle tous anglais, donc on ne sent pas spécialement une différence. Mais c’est intéressant parce qu’avec les trois publics, il y a une relation différente à chaque fois qui se met en place ; en tout cas pour ma part je le ressens. J’ai vraiment tissé un lien particulier avec chacun des trois.

par Raphaël Benoit // Publié le 19 juillet 2020
P.-S. :

[1En 2002, la chanteuse perd sa voix suite à une grave infection pulmonaire. Elle entamera un long processus basé sur un travail du souffle et de la respiration. Cet épisode marquant aura un impact important sur sa musique.

[2L’entretien se fait par téléphone.