Scènes

Motives Festival

Troisième édition d’un festival proposant une programmation hors des sentiers battus. Un festival bien ancré dans le jazz actuel. C’est en Belgique, c’est à Genk.


Quelle raison y a-t-il à aller se perdre à Genk, ancienne ville minière du Limbourg en Belgique, sinon être amateur de football ou… de jazz ?

Bien sûr, c’est la deuxième option qui nous a guidé. Les organisateurs de ce jeune festival parient depuis trois ans d’attirer les amateurs de jazz (et d’autres musiques) aux oreilles et à l’esprit bien ouverts, et de les convier à partager leur passion dans l’ancien casino réaménagé de la ville. Au vu de la programmation, on ne peut que les encourager à continuer. Le festival est étalé sur quatre jours, et chacun y trouve son compte. Voyez plutôt.

Mercredi 15 novembre

Le festival s’est ouvert sur le quintet de Carlo Nardozza, suivi du quartet d’Henri Texier, tous deux déjà entendus cet été, respectivement aux festivals Blue Note à Gand et Jazz à Liège. Nous n’avons pas pu assister à ces concerts, dont d’aucun nous ont vanté la qualité, Texier ayant même invité le trompettiste belge à se joindre au groupe pour son concert. Bel état d’esprit, convenons-en.


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Anthony Braxton © JP

Passons donc au jeudi 16, qui accueillait Anthony Braxton et son Diamond Curtain Wall Trio. Le Diamond Curtain Wall porte bien son nom : le saxophoniste joue en effet avec les lumières (et effets stroboscopiques) pour donner à son propos une cohérence supplémentaire et une force inouïe. Pour ce projet, ses partitions sont d’ailleurs constituées de dessins, comme des mini-tableaux rappelant ceux de Miro. Et la musique ressemble à des paysages abstraits que viennent colorer les jeux de lumière. Le trio Taylor Ho Bynum (tp), Tom Crean (g) entourant Braxton expose les thèmes comme autant de nappes de sons à la fois brumeuses, lancinantes et douloureuses. L’alto lacère les harmonies de ses cris d’enfant abandonné et apeuré. Le trompettiste projette des taches sonores, des phrases courtes et percutantes. Le groupe nous fait voyager de planète en planète. On passe de la sérénité à la crainte, du bien-être à l’angoisse. La musique est en constante évolution, construite par strates, faite d’improvisations, d’accrocs… Serait-ce une évocation du monde qui nous entoure ? Un monde fait de contrastes ? De guerres et de joies ? Tantôt au bugle, tantôt à la trompette, Taylor Ho Bynum dialogue avec le sax baryton, auquel vient se mêler la guitare, pour tracer des chemins étranges et magnétiques. Le public est fasciné. Le concert, éblouissant en tous points, démontre que, même si elle est parfois complexe, la musique de Braxton est loin d’être abstraite.

La suite de la soirée risquait d’être un peu fade… Pourtant, intelligemment, le festival propose de poursuivre avec trois artistes du label assez avant-gardiste Rune Grammofon. Dans une ambiance intimiste, sombre et minimaliste, c’est Susanna And The Magical Orchestra qui présente ses reprises de chansons pop (« Jolene » de Dolly Parton, « Enjoy The Silence » de Depeche Mode, « Love Will Tear Us Apart » de Joy Division, etc…) de façon minérale, délicate, fragile… Il faut dire que le Magical Orchestra n’est en fait composé que d’un seul musicien : Morten Qvenild aux claviers, Susanna Wallumrod étant au chant. Souvent délicate, presque atonale, chaque chanson est réduite à sa plus simple expression de telle manière que les interprètes en retirent la substance et l’esprit. Les tempi sont lents, presque monotones, et pourtant envoûtants. Étrange moment, qui ne manque cependant pas de charme.

Après ce concert intemporel, Rune Grammofon avait choisi In The Country - groupe qui a eu bonne presse outre-atlantique avec son premier album : This Was The Pace Of My Heartbeat. On reste évidemment dans le grand Nord, mais cette fois-ci dans une lumière blanche, voire blafarde. Le trio, où l’on retrouve à nouveau Morten Qvenild au piano mais aussi Roger Arntzen (cb) et Pal Hausken (dm), offre un jazz assez épuré, évoluant entre le romantisme d’un Satie ou d’un Mahler et les nappes diaphanes empruntées à Sigur Rós. Le pianiste est clairement le guide dans ce voyage au travers de plaines arides. On est bercé entre un jazz contemplatif rythmé par quelques coups de batterie sourds et profonds, comme un écho moderne à une ambiance un peu désuète. Les thèmes sont souvent sombres, voire morbides, l’ambiance austère, mélancolique. Un clin d’oeil à la valse, un appel du pied au boléro ne feront pas éclore de véritable émotion au sein de ce projet. On pouvait dès lors espérer un final digne de ce nom avec Supersilent. Malheureusement, la déception fut grande.

Arve Henriksen, le trompettiste et pour ainsi dire âme du groupe étant malade, ce qui devait être un quartet se présente en trio. Au départ d’une musique ambient au son vintage, rappelant parfois Pink Floyd ou Klaus Schulze et augurant du meilleur, Surpersilent dévie peu à peu vers le dröne. La musique (?) devient chaotique, bruitiste, mais surtout sans direction. Orgues, sirènes, explosions, larsens et stridences électroniques se succèdent. Un non-rythme s’installe. Un refus constant de toute musicalité. La déstructuration est totale. Le groupe tente de trouver une issue, un chemin. Sans y parvenir. On espère retrouver les moments intenses et prenants qui font le délice de quelques-uns de leurs albums. Rien n’y fait. Ce ne sera pas pour ce soir. La grosse majorité du public ne suit d’ailleurs pas. Un coup dans l’eau.


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Joachim Kühn © JP

Samedi 17

Autre ambiance. La journée est placée sous le signe du piano. Le calot vissé sur la tête, seule au piano et accompagnant de mini-films arty (à moins que ce ne soit le contraire), Lola Perrin développe une musique répétitive qui hésite entre Phi Glass et Keith Jarrett. Mais n’allons pas plus loin dans les comparaisons car la pianiste anglaise réussit à imposer une vraie personnalité par un style lumineux, tendre et parfois joyeux. Tout dépend du film qu’elle habille, bien sûr. Des films parfois abstraits, construits à l’aide de gros plans photographiques ou de scènes anodines prises à New York ou à Barcelone qui évoquent souvent la solitude et la méditation, le repli, le calme. Perrin improvise parfois sur la musique du film, comme pour compléter l’histoire contée. Le toucher est subtil et ample à la fois. On entre délicatement dans des harmonies singulières qui s’installent petit à petit, créant une ambiance cotonneuse. Le charme agit. Belle découverte et belle surprise que ce concert touchant, fascinant et plein de fraîcheur.

Nik Bärtsch’s Ronin prend ensuite possession de la scène. Ce groupe suisse, récemment signé chez ECM, explore un monde minimaliste et évolutif. Par cycles hypnotiques, le groove s’installe, perfide, jusqu’à en devenir irrésistible. Kaspar Rast aux drums explose en polyrythmies très dansantes. Nick Bartsch passe du piano au Fender Rhodes pour introduire des rythmes funky avant de revenir frapper les cordes du piano. Andi Pupato, aux percussions, répond aussitôt à l’appel. La tension monte, transe nerveuse et épileptique. Le groupe manie avec bonheur l’intensité et la retenue. La guitare de Björn Meyer se fait parfois très « roots » (on pense à Ry Cooder), mais très vite on bifurque vers un autre monde, créé par la clarinette basse de Sha. Nik Bärtsch’s Ronin fait sensation en évitant les clichés et en proposant une musique presque obsédante, toujours rythmée et tendue, assez inclassable et toujours personnelle.

Pour terminer la journée, Rabih Abou Khalil, Joachim Kühn et l’excellent Jarrod Gagwin à la batterie nous invitent dans leurn univers introspectif et doux avec « I’m Better Off Without You » avant de s’échapper vers des rythmes plus incisifs. Avec « White Widow », les soli au oud de Khalil se marient merveilleusement à ceux, parfois très explosifs, de Kühn au piano. Le lien entre Occident et Orient s’invente devant nous. Le batteur est la base solide qui permet aux deux leaders de livrer des improvisations brillantes et émouvantes. Néanmoins, Gagwin s’impose franchement lors d’un solo éblouissant, faisant encore monter d’un cran la frénésie musicale. D’ailleurs, après quelques variations sur des thèmes classiques, Kühn abandonne le piano pour interpréter au sax un thème d’Ornette Coleman. Le post free se marie alors avec la délicatesse du oud. Les thèmes s’enchaînent, toujours annoncés avec un humour souvent caustique par Khalil, et l’on revisite les principaux morceaux de « Journey In The Center Of The Egg ». Le trio quitte la scène sous les ovations méritées d’un public ravi.

Samedi 18

Pour clore le festival façon feu d’artifice, les organisateurs ont invité trois groupes plus dansants histoire de faire la fête.

De danse, il n’est pourtant pas tellement question avec la nouvelle formation de Jozef Dumloulin : Lidlboj. Bien qu’un certain groove implicite traverse la plupart des morceaux, c’est plus de transe et de musique organique qu’il s’agit ici. Les tempi souvent lents et répétitifs permettent à l’excellente chanteuse Lynn Cassiers d’offrir d’étonnantes digressions ondulantes. Bo Van der Werf (bs), par bribes de phrases, ouvre d’autres univers, à la fois fantomatiques et inquiétants. A ces longues plages évolutives, Jozef allie des fragments de mélodies inachevées, trafiquées et bidouillées par ses soins. Eric Thielemans (dm), en excellent rythmicien, arrive à contenir toute cette atmosphère sous tension. On sent que le groupe en pleine gestation est encore en train de se chercher. Cette préparation, déjà bien homogène, devrait aboutir à un plat d’une subtilité rare.


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Erik Truffaz © JP

Avec Erik Truffaz et son quartet original (Patrick Muller, Marcello Giuliani et Marc Erbetta), il en va tout autrement. C’est solide, direct et ça démarre au quart de tour. Il semble que Truffaz soit un peu revenu de son escapade rock. Il abandonne la grosse artillerie pour revenir à plus de subtilité. Il laisse aussi de côté les effets pour se concentrer sur le phrasé et la mélodie. On sent les membres du groupe, extrêmement soudé, prendre un réel plaisir à jouer ensemble. Dans une ambiance surchauffée, Patrick Muller offre quelques impros assez soul d’une efficacité jubilatoire. Mélangeant titres anciens et nouvelles compositions, la musique groove plus que jamais. Limpide, elle se permet des moments déstructurés et complexes, prouvant qu’elle n’est pas toujours aussi simpliste qu’on veut bien le dire. Et à l’heure où beaucoup reprennent des titres de chansons françaises, le quartet y va d’une reprise surprenante du « Je t’aime, moi non plus » de Gainsbourg. Le disque en préparation devrait nous réserver de belles surprises.

En guise d’apothéose, les Anglais d’Herbaliser envahissent la salle avec leur funk hip-hop jazz énorme et dévastateur. La machine dévide ses tubes aux accents seventies, blaxploitation, soul et funky. « Geddim », « Gadget Funk » et autres « Time 2 Build » défilent. La salle pleine à craquer danse frénétiquement. L’énergie est à son comble. On a droit à toute la panoplie du DJ set. Poses, scratches, délires de cuivres et percussions endiablées. La soirée n’est pas encore terminée…

Ce festival, qui a pour vocation de faire connaître les différents types de jazz, trouve tout à fait sa place dans le paysage musical actuel et affirme une originalité bien légitime pour notre plus grand bonheur.