Scènes

Motives Festival Genk 2009

Steve Coleman, Carla Bley, Paolo Fresu, Mâäk’s Spirit, Jef Neve, José James, Yaron Herman et d’autres étaient au rendez-vous à Genk. Nous aussi


Du 13 au 15 novembre 2009 s’est tenue la sixième et dernière édition du Motives Festival au Casino Modern de Genk. En effet, le festival ira l’année prochaine s’installer au C-Mine, une ancienne mine de charbon, dans un lieu plus spacieux et conforme à l’idée des organisateurs. Depuis le début, ceux-ci tiennent à mélanger les genres. Mélanger les jazz, bien sûr, mais aussi les diverses disciplines artistiques. À l’avenir, l’accent sera donc davantage mis sur les arts picturaux et audiovisuels ainsi sans doute que les performances scéniques.

En accord avec la tradition du festival, c’est un jazzman du cru qui donne le coup d’envoi. Il s’agit cette année de Lieven Venken, batteur qui se partage actuellement entre son pays natal et New York. De la Grosse Pomme, il a ramené Danny Grissett (piano) et Yoshi Waki (contrebasse). Le trio propose un jazz souple et lyrique, délicat, inspiré et romantique. Tout se joue dans l’atmosphère, les silences. Waki rappelle Scott La Faro. Les échanges sont soyeux, mais il y manque la prise de risque, le point de vue original ; du coup, on reste sur sa faim.


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Steve Coleman © JP

Le groupe suivant, venu du nord de la France, se montre d’emblée nettement plus incisif et tout à fait convaincant : le trio de Jeremy Ternoy - qui n’hésite pas à jouer avec la matière sonore - a le sens du groove et sa belle maturité lui permet de faire monter la tension. On décèle une influence légèrement rock dans l’attitude, ainsi que dans certains morceaux que n’auraient pas reniés The Bad Plus, mais aussi un joli savoir-faire dans les arrangements et les compositions. Entre lyrisme et poésie, le pianiste laisse fuser des phrases brutales et inspirées qui évoquent Stravinsky. Charles Duytschaever à la batterie oscille entre vélocité et douceur. Nicolas Mahieux pétrit avec conviction sa contrebasse. Le trio impose un jeu soutenu sans oublier de ménager de temps en temps un peu d’air grâce à des ambiances plus mystérieuses ou énigmatiques. Après un « Bloc » très évolutif, « Boussole » est empreint d’une nostalgie debussyenne et « Overcraft » se termine sur le mode de la puissance et de la rapidité.

Pour terminer cette première journée, place à Steve Coleman et ses Five Elements - Jen Shyu (voc), Jonathan Finlayson (tp), Tim Albright (tb), Thomas Morgan (cb), Marcus Gilmore (dm) - qui se déploient en arc de cercle sur scène comme pour former une chaîne musicale. Le maître lance une longue improvisation tout en saccades, en rythmes décalés, en urgence. Le débit est vertigineux. Jen Shyu - qui déclame plus qu’elle ne chante - prend le relais mais sa voix a parfois du mal à passer. Il faut attendre que les instruments se mettent à son service pour en apprécier toute la richesse. Tantôt plaintifs, tantôt revendicatifs, les poèmes bruts et hachés s’enchaînent et le concert sera un long périple ponctué de moments magiques (l’extraordinaire Jonathan Finlayson à la trompette) ou plus décousus. On sent Coleman toujours en recherche. On remarque aussi la complicité qui le lie au jeune et brillant Marcus Gilmore. Leurs dialogues sur des métriques complexes, asymétriques et raffinées trouvent écho auprès du détonnant Tim Albright au trombone. Tout s’emboîte, se gonfle, se disloque et renaît sous une autre forme. Malgré des moments plus faibles ou plus attendus, Coleman arrive toujours à jouer sur les tensions, les climats, et à rendre l’ensemble passionnant.

Les expériences de Mâäk’s Spirit sont souvent singulières, déroutantes. Adepte des musiques improvisées, le groupe se présente, pour ce deuxième jour de festival, dans une formation nouvelle puisqu’il a invité pour l’occasion le saxophoniste allemand Daniel Erdmann et le pianiste français Francis Le Bras. Bruissements, samples distordus, crissements de sons, la musique se dévoile peu à peu. Souvent sombre, parfois parcourue d’éclaboussures, elle joue sur les dissonances, accentue les intervalles, fait exploser les tempos trop réguliers. Le sax d’Erdmann pleure et hurle, Jean-Yves Evrard torture sa guitare, la trompette de Laurent Blondiau couine… Le résultat est impressionnant, parfois éprouvant, pas toujours passionnant ; mais il ne laisse jamais indifférent.


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Maak’s Spirit © JP

Changement radical avec le pianiste belge Jef Neve et le chanteur américain José James. Les deux hommes se sont rencontrés lors d’un concert improvisé à l’Ancienne Belgique (Bruxelles). Forts d’un succès inattendu, ils ont décidé de poursuivre l’aventure. James perpétue la tradition du crooner tandis que le piano se fait tantôt moelleux, tantôt stride. Le duo passe en revue les standards (« Embraceable You », « Body And Soul ») et les hits soul (« Georgia On My Mind »). Tout est assez soft, sobre, excessivement bien exécuté mais manquant d’une pointe de folie. Il faut dire qu’après la prestation de Mâäk’s Spirit, le contraste est violent…

Entre ces deux mondes, Carla Bley va-t-elle trouver le juste équilibre pour clore cette deuxième journée ? Longue et fine, sûre d’elle et l’humour toujours en coin, elle lance avec détermination une suite en trois parties (« Three Blind Mice »), laissant à Andy Sheppard le soin de développer de longues et intenses improvisations. Ça tourbillonne et ça s’embrase rapidement. Dans un esprit très « monkien », Bley rassemble tout le monde et conclut brillamment le thème. La classe… Nouvelle suite en trois parties (« Awful Coffee ») où sont citées, non sans malice, quelques notes de « Tea For Two »… Le swing est présent sans se dévoiler tout à fait. Ça joue presque les yeux fermés. Le plaisir est palpable.Volupté des arrangements, élégance des thèmes… le quartet se permet toutes les facéties, osant l’esprit « boogaloo » entre deux moments plus avant-gardistes ou deux mélodies hispanisantes. Toujours avec raffinement et imagination. Ovation à la grande dame et ses Lost Chords.


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Yaron Herman © JP

Très belle surprise en ouverture de ce troisième et dernier jour de festival : le Dowland Project du contrebassiste Chris Mentens, accompagné par Jacques Pirotton à la guitare et le hautboïste classique Karel Schoofs. La musique baroque s’invite dans le jazz. On se rappelle du travail convaincant de Rolf Lislevand (assez éloigné du jazz quand même) présenté quelques années plus tôt aux Dinant Jazz Nights. Mais ce trio va plus loin dans la fusion, en intégrant hautbois et contrebasse dans un idiome très jazz. Paradoxalement, c’est la guitare électrique qui semble donner de la cohérence au propos. Tout cela fonctionne à merveille. Tandis que le hautbois au son si particulier développe la ligne mélodique, contrebasse et guitare inventent les ornements. Voici la fête au village, les tarentelles, la tempête ou le blues… Quelques légers effets de pédales ou de re-recording achèvent de dessiner une ambiance originale, pleine de reliefs, de vallonnements. Les histoires sont parfois sinueuses, tortueuses, toujours fraîches. La preuve est faite qu’on peut, en la matière, éviter clichés et maniérismes (à la différence de Sting par exemple). Cette unique représentation mériterait d’être développée et prolongée.

C’est avec Simon Tailleu (cb) et Cédric Bec (dm) que Yaron Herman se présente sur scène. D’abord intimiste et sombre, le temps d’un mini-prologue, le jeu du trio s’intensifie. Le pianiste démontre à nouveau sa vélocité, sa virtuosité et sa faculté d’enrichir un thème sur des rythmiques puissantes et limpides, mais il faut également souligner le drumming foisonnant et puissant de Bec, toujours prêt à rebondir sur les idées du leader. L’équilibre avec la contrebasse est plus délicat, cette dernière étant beaucoup trop amplifiée, trop lourde : on sent une légère retenue dans le jeu de Tailleu. Ce détail technique mis à part, le trio alterne moments forts et sobres, avec un attrait certain pour des ballades légèrement dissonantes et graves, comme s’il voulait bousculer les convenances. De quoi redonner de l’attrait à un concert qui se cherche un peu.


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Paolo Fresu & Stefano Bagnoli ©JP

Final en feu d’artifice avec le Devil Quartet de Paolo Fresu. Dès le départ, on voit que les Italiens ont envie d’en découdre. Ça démarre vite et fort. « Another Road To Timbuctu » ouvre la voie et les musiciens sont plus investis les uns que les autres. C’est une véritable escalade : interventions brûlantes aux accents parfois post-bop de Beppo Ferra, jeu luxuriant aux balais de Stefano Bagnolisur « Game 7 », cordes brillantes sur « Mimi » côté Paolo Dalla Porta, qui joue sur les longues et les courtes et compose en permanence avec les résonances. Extrême cohésion, fluidité étonnante. Fresu dirige l’ensemble avec un poigne fermement… souple. Comme pour redonner de la puissance à l’ensemble, le Devil Quartet n’hésite pas à nous plonger dans des ambiances plus feutrées (un « Autumn Leaves » particulièrement bluesy et mystérieux) et parfois baroques (« Elogio del Discount »). Voilà des jazzmen qui ont le sens du discours, de la mise en scène et du partage. Quand le plaisir est délivré de cette façon, comment s’étonner que le public en redemande ?