Entretien

Nino Locatelli, le clarinettiste totem

Rencontre avec un clarinettiste milanais plutôt insistant !

Photo : Alessandra Vinci

Né en 1961 dans la région de Milan, Giancarlo « Nino » Locatelli est un clarinettiste passionnant. A la fois chef de file d’une grande tribu d’improvisateurs (Alberto Braida, Gianmaria Aprile, Cristiano Calcagnile,..), membre fondateur de l’enthousiasmant label WE INSIST ! Records et grand spécialiste de l’œuvre du saxophoniste américain Steve Lacy, Locatelli se livre avec passion et franchise autour de ces thèmes de prédilection : l’amitié, la musique, la politique.

- Sur votre page Facebook, vous postez souvent des hommages aux grands anciens du jazz. Lesquels vous ont particulièrement inspiré ?

Les grands du jazz, oui… John Coltrane, Charles Mingus, Eric Dolphy, Sonny Rollins, Max Roach, Thelonious Monk, Mal Waldron, Steve Lacy, Lester Young, Coleman Hawkins, Ornette Coleman, Duke Ellington, Lee Konitz mais aussi John Lewis, Harold Land, Clifford Brown, Johnny Dodds, Jimmie Noone, Ella Fitzgerald, Billie Holiday, Louis Armstrong, Miles Davis, Anthony Braxton, Gerry Mulligan, Art Ensemble of Chicago, George Lewis, Jimmy Giuffre, Misha Mengelberg, Wadada Leo Smith, Sun Ra… Je ne peux pas m’arrêter…
J’adore le jazz.

Photo : Gianni Grossi

- Steve Lacy est un musicien qui compte beaucoup pour vous. Vous avez enregistré plusieurs albums (récemment Situations et Prayer, sortis tous deux chez WE INSIST ! Records ) qui lui sont dédiés. Vous avez même enregistré un disque avec lui (Trochus, DDD, 1991). Parlez-nous de sa musique, de son influence, du musicien qu’il était.

Steve a été beaucoup de choses pour moi [1]. Mais surtout, il est toujours un sujet d’étude et de réflexion, il est une présence constante et quotidienne.

Mon premier instrument a été le piano et ce n’est qu’à l’âge de seize ans que j’ai commencé à étudier la clarinette, fasciné par John Coltrane et en particulier par la version de « My Favourite Things » enregistrée au festival de Newport (John Coltrane, Newport ’63, Impulse !). Les années suivantes, pendant mes études classiques, je suis tombé amoureux de Mingus, Monk, Rollins et surtout Eric Dolphy. À l’époque, il n’y avait pas beaucoup de matériel d’étude sur Dolphy, alors j’ai écrit à Andrew White et j’ai glissé des dollars dans l’enveloppe pour acheter ses transcriptions des solos de Dolphy. Je cherchais un moyen de me lancer dans le jazz mais je n’aimais pas les différentes méthodes qui commençaient à circuler.

Malgré ma fascination pour ces musiciens, ils ressemblaient à des murs insurmontables devant moi. Je ne pouvais rien faire d’autre que tenter de les imiter pour que la musique en fin de compte ressemble à une pâle copie. Je cherchais un moyen de découvrir qui j’étais. Après avoir obtenu mon diplôme du conservatoire, j’ai trouvé la direction à prendre. J’ai commencé à retranscrire les premiers disques de Steve, Soprano Today (Esquire, 1958) et Reflections  (New Jazz, 1959) et j’ai découvert une approche qui m’a ouvert de grandes possibilités. Steve a réuni l’essentialité, la géométrie, l’espace, le conséquentialisme, la simplicité et la complexité, toutes ces choses que je cherchais, sans parler d’une passion pour les arts figuratifs, la parole, le Japon, la rigueur, la liberté, les limites et la poésie. J’avais trouvé une porte.

Les clarinettes ont à voir avec les arbres, ce sont des arbres

Depuis, j’ai participé à de nombreuses master classes avec lui et Mal Waldron, et à deux reprises, je lui ai rendu visite à Paris, une première fois pour préparer mon premier disque Trochus dans lequel Steve joue sur trois morceaux et ensuite pour une longue et unique leçon de « composition ». J’ai aussi eu la chance de jouer en duo avec Irene Aebi [2] et en trio avec Jean-Jacques Avenel à la contrebasse. J’ai ensuite formé le Fish Horn Quartet avec Fabio Martini, J.J. Avenel et John Betsch. Il existe un disque dans lequel on retrouve les enregistrements de notre première rencontre (répétitions et concert) aux Sept Lézards à Paris.

Je n’ai jamais cessé d’étudier ses compositions et ses interviews ; le livre de Jason Weiss (Steve Lacy, Conversations, Duke University Press, 2006) est magnifique. La musique, les mots et le parcours de Steve sont des sources inépuisables d’indices, de questionnements et de doutes, un parfait antidote à la superficialité en somme.

Photo : Alessandra Vinci

- Lacy jouait du saxophone soprano. Vous jouez de la clarinette. Qu’est-ce qui différencie ces deux instruments ? Sur vos derniers enregistrements, vous jouez principalement de la clarinette basse. Parlez-nous de cet instrument. Qu’est-ce qui est la différencie de la clarinette ? Ouvre-t-il d’autres possibilités ?

Le saxophone soprano et la clarinette ont deux points communs : ils sont droits et ils sont en si bémol. Mais le premier est en métal et conique, le second en bois et cylindrique. Les clarinettes ont à voir avec les arbres, ce sont des arbres ; elles font référence à la mousse, à l’humidité et à l’eau. Pour Steve, le saxophone soprano était un instrument diabolique, en rapport avec le feu. Les deux instruments contiennent des bruits différents, des harmoniques différentes.

Dans mon cas, je devrais parler de trois instruments. La clarinette si bémol, la clarinette alto et la clarinette basse ont des poids, des dimensions et des sons très différents mais surtout elles ont leurs propres caractères, parfois contrastés et contradictoires. Pour résumer, la clarinette en Si bémol est agile, méditative, introvertie, malléable et horizontale, l’alto est imprévisible, sauvage, lyrique, rustique et oblique tandis que la basse est solide, sauvage, bonhomme, extravertie et verticale.

Même en partant des mêmes matériaux (les pièces de Steve par exemple) elles vous emmènent dans des lieux qui leur sont propres et vous font découvrir des aspects nouveaux et inattendus qui n’appartiennent qu’à chacune d’elles. Ce sont aussi trois instruments aux caractéristiques techniques spécifiques. La colonne d’air à modéliser et à supporter est sensiblement différente en raison des dimensions. La clarinette en Si bémol, contrairement aux deux autres, a également des trous, pas seulement des clés et cela permet des choses que les autres ne pourraient pas faire.

Photo : Francesco Martinelli

- Pouvez-vous nous parler de votre projet Pipeline, qui se décline en plusieurs versions si j’ose dire. Après plusieurs années plutôt consacrées à l’improvisation, vous revenez à quelque chose de très écrit. Parlez-nous de ce changement et de la genèse de ce projet. Quelles sont les prochaines étapes de ce projet ?

Le terme pipeline signifie plusieurs choses : un conduit tubulaire utilisé pour transporter du pétrole, du gaz ou de l’eau ; un processus le long duquel quelque chose passe ou est fourni à une vitesse constante ; au sens figuré, un canal d’information ou de données ; la diffusion de potins par le bouche à oreille.

Ce que pense l’esprit, le cœur le transmet

De plus, « in the pipeline » signifie également en phase de développement, de livraison ou d’achèvement, en cours. Par une étrange association d’idées, j’ai toujours associé ce terme prosaïque au fascinant idiome japonais Ishin-denshin : « Ce que pense l’esprit, le cœur le transmet », ce qui a à voir avec la compréhension silencieuse, la communication non verbale.

Le projet Pipeline est né en trio, mais dès le premier enregistrement, il se développe en quintet et acquiert au fil du temps les caractéristiques d’un groupe mobile, qui se contracte ou se développe selon les exigences de la musique. C’est un groupe collectif. C’est mon groupe certes mais il ne porte pas mon nom, il s’appelle Pipeline suivi du nombre de musiciens qui le composent. Il m’a fallu des années pour y arriver. Pour moi la notion de chef de groupe est révolu, c’est le temps de la communauté, de la contribution individuelle gratuite dans un processus de découverte.

Lorsque je donne aux musiciens des arrangements détaillés avec des partitions très précises, je les laisse libres de jouer autre chose s’ils en ressentent le besoin. Dans un système assez traditionnel, thème-improvisation-thème, le moment de l’improvisation est totalement entre les mains de tous, il n’y a rien de prédéterminé. Vous ne savez pas si quelqu’un voudra jouer un solo, si un duo se formera ou si tout le monde voudra crier pendant deux ou vingt minutes.

Pipeline est une expérience de coexistence, de responsabilité, de tolérance et d’invention collective.

Dans un monde fait de certitudes où chacun sait tout et doit dire aux gens ce qu’ils doivent faire ou ne pas faire, j’ai choisi de rester en retrait, j’aime rester dans l’ombre, cultiver et partager le « doute », véritable moteur de découverte musicale.
Le groupe est composé du trompettiste Gabriele Mitelli, du tromboniste Sebi Tramontana, du guitariste Gianmaria Aprile, du pianiste Alberto Braida, du violoncelliste Luca Tilli, du contrebassiste Andrea Grossi et du percussioniste Cristiano Calcagnile. C’est un microcosme, un organisme vivant créé par des gens qui me sont chers. Dans le groupe vivent ensemble de nombreux visages du jazz, de la musique improvisée, de la tradition classique, du rock, du post-rock, du free et du post-free, du noise. Plusieurs générations cohabitent, de vingt à cinquante ans, et même bientôt soixante ans (NDLR : Nino Locatelli fêtera ses 60 ans en novembre).

Concernant la question de l’improvisation et de la composition, après une première phase qui s’est terminée approximativement en 1996 avec l’enregistrement de Il grande quarto d’ora (CMC Records, 1998) sur des textes de Franco Beltrametti, j’ai ressenti le besoin de tout réinitialiser, pour revenir à l’origine, au son brut. J’ai passé les dix années suivantes à improviser presque exclusivement, puis j’ai recommencé lentement à interpréter et à écrire. Le projet Pipeline fait partie de ce retour à l’écriture et à l’arrangement, mais avec une nouvelle approche plus libre, sûrement due à la pratique de l’improvisation libre.

Photo : Gianni Grossi

- Le pianiste Alberto Braida vient de sortir un album solo particulièrement brillant. Vous avez souvent joué avec lui dans différents groupes. Vous avez enregistré plusieurs albums en duo avec lui. Qu’est-ce qui vous rassemble ?

Alberto est mon frère musical. Il est mon ami. Et beaucoup plus encore. C’est le musicien avec qui je joue régulièrement depuis le plus longtemps. Nous avons commencé à répéter ensemble en 1996, les premières années une ou deux fois par semaine et nous avons sorti notre premier disque Diciannove Calefazioni (Takla records, 1999) après trois ans de répétitions. Depuis lors, nous n’avons cessé de comparer, répéter, planifier, enregistrer et imaginer des projets. Nous avons partagé la direction artistique de Il Suono nell’Istante, au festival Contemporanea Mente à Lodi. Nous sommes très différents mais nous avons en commun une vision ouverte de la musique, et une façon sans compromis et quelque peu extrême de faire de la musique, ainsi qu’une profonde amitié et un respect mutuel. Je me considère chanceux de pouvoir continuer à bénéficier de la musique et des mots d’un musicien d’une telle profondeur.

- Vous jouez également dans le Multikulti Ensemble (musique inspirée de Don Cherry ou Ornette Coleman) du batteur Cristiano Calcagnile. Il est un musicien emblématique du label We Insist. C’était la première référence du label si je ne me trompe pas. Parlez-nous de ce groupe et de votre relation avec Cristiano.

L’Ensemble Multikulti est une famille merveilleuse, pleine de personnalités fortes. Je dirais que Cristiano et moi nous connaissons depuis toujours. Ces dernières années, nous avons partagé beaucoup de choses ensemble. Nous jouons dans différents groupes, « le mien ou le sien » (duo, trio pipeline, Multikulti Ensemble, Pipeline 8, MRCA ...) ou d’autres groupes dirigés par des amis comme le saxophoniste Massimo Falascone. Avec Gabriele Mitelli (également membre du Multikulti Ensemble) et Luca Canini, nous partageons la direction artistique du festival INDICA qui a lieu dans la ville de Brescia. Et oui, après Us (Pipeline 3 & 5), WE INSIST ! a publié St () ma, le solo de Cristiano.

les vieux chiens doivent rester avec les jeunes chiens

- Vous avez enregistré plusieurs albums avec des orchestres amateur. Est-ce important pour vous de jouer le rôle de passeur, de transmettre votre vision de la musique ?

J’ai toujours aimé monter des groupes, rassembler des gens, même très différents et les faire jouer ensemble : groupes d’adultes, de musiciens ou de non musiciens, de jeunes ou même d’enfants. J’ai longtemps dirigé des orchestres de jazz et des ateliers d’improvisation et après quelques années d’expériences, j’ai formé, en 2007, Il Resto del Gruppo, un ensemble dédié au Sounpainting mélangeant musiciens amateurs et professionnels. Nous sommes en contact étroit avec Walter Thompson, initiateur du Soundpainting, avec qui nous avons déjà eu de nombreuses expériences. Au Conservatoire de Milan, nous avons organisé pendant deux années consécutives le Think Tank, la rencontre internationale annuelle du soudpainting. Avec Il Resto del Gruppo, un enregistrement était prévu cette année.

Photo : Adriana Rossi

- Par le passé, vous avez joué avec des références de l’avant-garde comme Gianluigi Trovesi, Giancarlo Schiaffini, Peter Kowald ou Barre Phillips. Aujourd’hui, à, bientôt 60 ans, c’est vous qui faites figure de référence. Parlez nous de la nouvelle génération du jazz italien. Êtes vous sollicité par les jeunes musiciens ? Quels sont ceux avec qui vous aimeriez jouer par exemple ? Quels sont ceux dont vous écoutez la musique ?

J’ai eu la chance de jouer avec des musiciens aussi importants que ceux que vous avez mentionnés et je vous remercie pour ce que vous dites, mais je ne pense pas être une référence. Oui, je n’y pense jamais, mais j’ai presque 60 ans. Je progresse lentement et je réalise des projets qui ont commencé il y a vingt, trente ans, et même si cela peut vous sembler étrange, je ne pense pas que cela fait si longtemps.

Je ne suis pas prêt à porter un jugement sur les nouvelles générations de musiciens, j’en connais trop peu. Il y a quelques jours, j’ai lu dans le post d’un ami une citation attribuée à Anthony Braxton qui disait plus ou moins « les vieux chiens doivent rester avec les jeunes chiens » ; je suis entièrement d’accord et c’est une bouffée d’air frais pour moi quand certains jeunes m’invitent à faire partie de l’un de leurs projets. Mais je pense que ce qui manque aujourd’hui aux musiciens, c’est de pouvoir travailler sur la durée, sur le long terme. Le temps disponible n’est pas infini.

Certes, parfois, la rencontre occasionnelle, éphémère peut être magique, mais vous ne pouvez atteindre une complicité et une profondeur qu’à travers de longues collaborations régulières. L’Orchestre de Duke Ellington, le quatuor de Coltrane ou le sextuor de Steve ont fait ce qu’ils ont fait grâce au temps qu’ils ont passé à creuser ensemble. Je voudrais donc que les groupes dans lesquels je joue aient le temps et l’opportunité de grandir.

- Quels sont vos projets personnels à venir ? Que peut-on vous souhaiter pour le futur ?

La publication imminente de la Kakuan suite avec le trio Pipeline (Andrea Grossi, contrebasse et Cristiano Calcagnile, batterie) (un groupe à ne pas confondre avec le Pipeline 3, trio contrebasse et guitare, avec Simone Fratti et Gianmaria Aprile).

La réalisation d’un grand projet sur les textes de Tom Raworth (1938-2017), poète anglais que j’ai découvert en 1992 grâce à Franco Beltrametti. Le groupe sera formé par le Pipeline 8 auquel s’ajouteront deux chanteurs : une voix masculine pour les paroles anglaises et une voix féminine pour les deux poèmes traduits en italien, plus la voix enregistrée de Tom. Nous avons déjà commencé à répéter et nous espérons pouvoir finaliser le projet lors d’une résidence prévue à l’automne.

Avec Alberto Braida, nous travaillons sur un projet en duo qui sera sûrement une surprise, surtout pour ceux qui nous connaissent déjà.

Il y a aussi le projet d’enregistrer une version discographique de la lecture/concert d’Ohtuchemisuicidi, une performance librement inspirée du livre d’Antonin Artaud, « Van Gogh le suicidé de la société », que nous avons joué à 54 reprises avec mon ami, l’acteur Antonello Cassinotti.

par Julien Aunos // Publié le 13 septembre 2020

[1Voir notre portrait.

[2NDLR : chanteuse et violoncelliste suisse, également épouse de Lacy.