Chronique

Verneri Pohjola

Aurora

Verneri Pohjola (tp) , J. Aaltonen (fl) , P. Päivinen (alto fl, bcl), I. Pohjola (tb), A. Rissanen (p), P. Pohjola, A. Lötjönen, V. Herrala (b), J. Rippa, M. Kallio, O. Louhivuori (dms), A. Tikkanen, M. Pensola (v), A. Kilpeläinen (alto v), Th. Djupsjöbacka (cello)

Label / Distribution : ACT/Harmonia Mundi

Quand vient le moment, pour un musicien, d’enregistrer un premier album, plusieurs questions se posent. Quelle musique restituera son univers aussi fidèlement que possible ? Quelle empreinte laisser ? Privilégier l’écriture, l’improvisation, trouver un équilibre entre les deux ?

Verneri Pohjola ne s’est posé ces questions que dans un second temps. Sa première préoccupation a été de savoir avec qui jouer. Il a réuni autour de lui une équipe de musiciens passionnants (croisés au fil de l’eau et de la vie), même si tous ne jouissent pas en France de la renommée qu’ils méritent. A partir de ce casting, le trompettiste a imaginé une série de morceaux destinés à exploiter au mieux le potentiel de ce line-up - démarche qui illustre à elle seule ce qui ressort de manière évidence de ces neuf plages : loin de toute tentation égocentrique, il a voulu composer pour les autres et jouer avec eux. Une optique humble et vertueuse qu’il convient de saluer. Aurora n’a donc pas été conçu comme un tout, mais comme un recueil d’histoires qui, si indépendantes soient-elles (et toutes nées de sa plume excepté le « Concierto d’Aranjuez » de Joaquin Rodrigo), forment un tout équilibré. Quelle que soit la formation ou le matériau de base (un riff de contrebasse puissant, un thème interprété par un quatuor à cordes, une mélodie jouée par les instruments à vent…), le son, la couleur, l’ambiance restent en accord avec le propos d’ensemble.

L’intelligente mise en place d’avant-plans/arrière-plans étend largement la palette d’émotions. Le quatuor à cordes, employé de façon pertinente pour porter ou souligner le jeu souple des petites formations, permet aux solistes de développer des chorus intimistes tout en conservant la dimension souvent onirique des compositions. On pense notamment à « For Three » où, à partir d’un magnifique thème joué par les cordes, Pohjola et Aki Rissanen développent de façon très personnelle leurs discours respectifs. Le trompettiste y fait une belle démonstration de montée en puissance, utilisant le thème comme tremplin, tandis que le pianiste évite tout effet de remplissage pour faire virevolter une myriade de notes légères et poétiques autour du thème massif. La fin du dernier titre, justement nommé « At The End of This Album », illustre elle aussi la pertinence de l’utilisation des cordes à des fins spectaculaires.

A l’inverse de cette approche très cinématographique de l’organisation des masses sonores, le quatuor se fait parfois pourvoyeur de légèreté. Ainsi, sur « Askisto », les cordes jouent-elles une partie chambriste tout en douceur et en harmonies soyeuses, tandis qu’apparaissent peu à peu des éléments déstructurants échappés de la musique contemporaine : la contrebasse commence par alterner des harmoniques et des graves profonds, puis surgissent de nulle part des percussions abstraites, des sons de magnétophone que l’on allume et éteint pour laisser s’échapper un sample anachronique, des éclats de piano. Lorsque les deux mondes se télescopent, le quatuor devient un apaisant refuge au milieu d’une tempête silencieuse.

Si les cordes témoignent d’une écriture soignée, les autres instruments déploient autour des thèmes de savoureux développements, portés par des sections rythmiques homogènes au point qu’il est délicat, à moins de connaître sur le bout des doigts les batteurs et contrebassistes ici réunis, de savoir qui joue quoi (le livret ne détaille malheureusement pas la distribution de chaque morceau). Mais qu’importe, au fond, l’important est que cela sonne magnifiquement. Et de façon singulière qui plus est. On ne peut que s’enthousiasmer devant la subtile pulsation et les belles lignes de basse distillées tout au long du disque. Cordes, bois, peaux, cymbales, gongs et grelots, cloches et métaux se lient et s’imbriquent pour finalement offrir à l’auditeur les plaisirs conjugués du voyage et de la danse. Rissanen participe à cette communion du corps et de l’esprit : il égrène ici et là de lumineux chapelets de notes et des accords coloristes et, quand la musique se fait plus charnelle, apporte des rythmiques qui groovent. Ce pianiste se révèle être un accompagnateur attentif et un soliste inspiré.

Les soufflants, eux, se démultiplient et semblent parfois doués d’ubiquité : outre l’interprétation des thèmes (joliment harmonisés) et des chorus (toujours pertinents), ils assurent de discrets contrechants ou se posent sur des éléments rythmiques afin de les renforcer et d’en modifier la couleur - voir Pepa Päivinen qui, sur « For Three », double la ligne de contrebasse à la clarinette basse. Sur « Spirit Of S. » la flûte de Juhani Aaltonen devient en grande partie soliste ; suave, élégant et poétique, le propos se voit relevé par la trompette qui, d’un chorus intense, emmène le titre jusqu’à un final émouvant, avec le renfort du quatuor.

À l’évidence, Pohjola sait rester en retrait. Mais il sait aussi porter sa musique à bout de bras. L’unique reprise, ici intitulée « Concierto de Aranjuez Amour » lui permet de mettre en exergue son expressivité. Ce thème magnifiquement interprété par Miles Davis sur Sketches Of Spain prend ici une nouvelle dimension. La trompette y est brumeuse, traînante, et dotée d’une magnifique sonorité. Sobrement accompagnée par une contrebasse et des grelots, elle suscite l’émoi en évoquant la solitude là ou Miles chantait le désespoir entouré d’un grand orchestre. Cette version intimiste, pudique et raffinée prend une dimension toute particulière lorsque la contrebasse disparaît. Seul avec le tintement des grelots, Verneri Pohjola offre une improvisation sensible et intense, puis s’éclipse, tandis le piano fait son apparition avec le retour de la contrebasse. Le personnage principal disparaît, seule reste sa tristesse.

Les compositions d’Aurora se veulent indépendantes, mais se succèdent logiquement ; ce sont les chapitres d’un film musical à la fois profond et divertissant, stimulant. Pour son premier disque, un musicien doit, disions-nous, faire des choix. Ce jeune Finlandais n’aurait pu en faire de meilleurs.