Chronique

Aki Takase

Hokusai Piano Solo

Aki Takase (p) + Alexander Von Schlippenbach (p, guest), Yoko Tawada (voc, guest)

Label / Distribution : Intakt/Orkhestra

Aki Takase s’est souvent attachée à rendre hommage - on est tenté d’utiliser l’expression « peindre des portraits » - aux figures tutélaires de sa musique : Dolphy, Ellington, Coleman… Sainte trinité qui a tant d’idolâtres que la pianiste a surtout su développer un style particulier, à la fois très coloriste et d’une puissance rythmique reconnaissable entre toutes. Le tout avec un enthousiasme et une vigueur que le temps ne corrode pas. Son récent Japanic, pétulant travail collectif, ne peut qu’en témoigner. Rendre hommage à un maître pictural en musique, c’est pour elle une nouveauté, mais c’est une discipline assez connue et codifiée. Consacrer un disque à Hokusai, le maître nippon des estampes, célèbre pour sa vague et ses 36 vues du Mont Fuji, n’est pas une gageure pour Takase : dans le cours « Study of Gesture », alors que la main gauche erre sur le piano en bonds fugaces et aléatoires, on perçoit tout le travail du mouvement et une impermanence chère à la culture nippone.

Ce qui est plus étonnant, c’est de trouver Aki Takase, figure d’échange et de dialogue, dans un exercice solitaire. C’est ce qui porte à la rêverie. Dans « Silent Landscapes » elle contemple. Elle observe chacune des lignes du paysage, qui correspond à la limite d’un estampage de bois. On ignore de quelle œuvre il s’agit. Celle de Hokusai est prise dans sa globalité. Mais dans son jeu économe de gestes, on ressent le contact charnel du bois et la fraîcheur de l’encre. Takase est notre curatrice, une pourvoyeuse d’images qui n’est pas toujours seule : lors de cet enregistrement live à Berlin en juin 2018 pour Intakt Records, son compagnon Alexander von Schlippenbach la rejoint pour un « Bach Factory » trépidant. On aurait pu imaginer l’orientalisme de Debussy, mais c’était si convenu… Ce sont les 63 premières mesures de la BWV 847 qui sont martelées à deux comme pour convoquer la célèbre vague. Tsunami de bonheur, orgie de notes. Le sol tremble. Vous avez monté le son.

Aki Takase vit à Berlin depuis plus de 30 ans. Évoquer Hokusai, pour elle, c’est évoquer le pays lointain. Un fantasme bien réel. Paradoxalement, l’image en devient plus précise, comme les souvenirs chers d’une expatriée. C’est notamment le cas du magnifique « Nihon Bridge in Edo » lorsqu’elle passe du piano au Celesta. Les images sont tellement claires que l’on perçoit le vent dans les cerisiers et le tumulte sans bousculade du vieil Edo, l’ancien Tokyo, la ville de Hokusai. Il y a beaucoup d’émotion dans ce disque d’une grande élégance. On est loin du Impressions of Tokyo de Richie Beirach enregistré il y a quelques années et qui avait le point de vue de l’explorateur amoureux. Aki Takase est de la ville et de son histoire ; elle pourrait être un personnage gravé sur les morceaux de bois du maître, qui conservent ce qu’il faut d’éternité. Hokusai Piano Solo tient de l’ivresse et du vertige ; de l’émotion brute du souvenir. Certains ont les madeleines, d’autres ont les estampes. Mais l’instant est le même.

par Franpi Barriaux // Publié le 3 novembre 2019
P.-S. :