Art Blakey And The Jazz Messengers
Strasbourg 82
Art Blakey (d), Johnny O’Neal (p), Donald Harrison (as), Terence Blanchard (tp), Billy Pierce (ts), Charles Fambrough (b)
Label / Distribution : Gearbox Records
Pour avoir vu les Jazz Messengers dans les années quatre-vingt à Oyonnax, j’avais tout d’abord ressenti un sentiment mitigé. Nous avions longuement attendu l’arrivée des musiciens qui avaient du retard, les aléas classiques des tournées. Une fois initié le concert ne comporta guère de surprises. Le public conquis d’avance applaudissait bien sagement en chœur après chaque intervention soliste. La succession des compositions imprégnées de hard bop et d’éléments empruntés au blues s’annonçait bien ficelée. Soudain tout bascula à la fin du deuxième set. Art Blakey se lança dans un long solo démoniaque qui emmena la musique dans une autre dimension. L’explosion des roulements démoniaques sur les fûts conjuguée aux cymbales giflées violemment ne laissa aucun doute, le batteur atteignait l’état de transe. Il semblait comme libéré d’une mécanique trop bien huilée à son goût. Ce moment est resté ancré pour toujours dans ma mémoire et m’a convaincu qu’il ne faut jamais se risquer à quitter un concert trop tôt, surtout lorsque l’on développe quelque a priori.
Á Strasbourg la formation s’est métamorphosée une énième fois, de jeunes musiciens succèdent à une longue liste de noms entrés dans la légende depuis 1954 date à laquelle l’appellation Jazz Messengers fait son apparition. Pour mesurer la valeur de ces instrumentistes il faut écouter à haut volume le vieux cheval de bataille de Benny Golson « Along Came Betty ». Après la thématique initiale jouée à l’unisson, Billy Pierce au ténor passe le relais à Donald Harrison à l’alto suivi de Terence Blanchard à la trompette et de Johnny O’Neal au piano, nous assistons là à une parade musicale imprégnée d’une grande générosité. Ces envolées marathoniennes sont soutenues par l’assise rythmique de Charles Fambrough, impérial à la contrebasse. L’aisance avec laquelle il surmonte les difficultés techniques le tout à une vitesse stratosphérique fait de lui un élément clé dans l’orchestre. En capitaine expérimenté Art Blakey veille au grain, son orchestre tourne à plein régime. Les relances appuyées sur la caisse claire et les cymbales apportent des nuances excitantes qui ont pour but de stimuler les solistes. La longue montée en puissance qui anime « New York » écrit par Donald Brown extirpe le septet des stéréotypes prévisibles hérités du hard bop. L’imagination fertile du batteur emporte tout sur son passage et par son savant dosage polyrythmique il contribue largement à la réussite du morceau.
Pleinement investi dans sa mission de transmettre l’histoire du jazz Art Blakey faisait le choix de s’entourer de sang neuf pour réactualiser des compositions jouées maintes fois comme « Moanin’ » de Bobby Timmons. La succession de nouvelles générations d’instrumentistes brillants dévoués à sa cause n’ont eu de cesse de le stimuler en permanence et c’est ce qui fait de ce concert donné à Strasbourg en 1982 un joyau.

