Banlieues Bleues décentre les regards
Ici, la découverte n’est pas un slogan : c’est une méthode.
Banlieues Bleues
C’est le printemps et, comme chaque année, Banlieues Bleues ouvre les festivités des soirées qui s’allongent et du soleil retrouvé, avec une programmation portée par un vent de nouvelles sonorités. Un festival qui, sous couvert de nouveauté, continue de brouiller les frontières entre les genres, les générations et les territoires. Ici, la découverte n’est pas un slogan : c’est une méthode.
Des quatre coins de la capitale jusqu’à une quinzaine de villes de Seine-Saint-Denis, le festival et ses nombreuses Actions Musicales entraînent les spectateurs hors de leur routine, tout en cultivant un certain épicurisme musical et une atmosphère chaleureuse. Les rencontres se nouent autour d’un verre, d’une danse ou d’un trajet en navette ; autant d’occasions de retrouver des artistes rarement programmés ou de se laisser guider, pour certains, par une confiance aveugle en la programmation.
C’est ce que m’ont confié des habituées pantinoises du festival et de la Dynamo : un lieu qui s’impose comme le centre névralgique de Banlieues Bleues et une véritable artère de la scène musicale créative internationale. Ces femmes, je discute avec elles à la sortie du concert de Kassa Overall - qu’elles ne connaissaient pas - dont elles ressortent séduites, photos à l’appui et vinyle dédicacé sous le bras.
Pour ma part, je suivais depuis plusieurs années ce batteur-rappeur, découvert en 2022 sur « Jazz Is Dead » aux côtés de Theo Croker et Gary Bartz. Un an plus tard, l’album ANIMALS s’imprimait durablement dans mes tympans et la sortie de Cream a réchauffé mon hiver. C’est un disque où les classiques du hip-hop sont standardisés à travers un jazz tumultueux, électrique, élégant et nonchalant.
Cette nonchalance apparente se manifeste dès son entrée sur scène, mais il ne faut surtout pas la confondre avec de la désinvolture. Car une fois assis derrière sa batterie, Kassa Overall déploie une énergie au bord de la rupture. Puis, lorsqu’il se lève pour rapper, le geste se prolonge autrement : le rythme quitte les bras pour passer dans la voix.
Car il tape fort — ça, oui ! — mais sa force ne réside pas seulement dans la puissance. Il écoute et module son accompagnement, soutient les harmonies, relance les idées et oriente subtilement l’improvisation. Il dirige sans jamais contraindre, veille à tout, impulse la direction générale et laisse à chacun l’espace nécessaire pour exprimer pleinement sa personnalité musicale.
Avec Emilio Modeste, la complicité est particulièrement frappante. Ensemble, ils déconstruisent les thèmes avec aisance, alternant montées en puissance, éclats rythmiques et passages plus méditatifs. Les calls and responses entre saxophone, piano et batterie témoignent d’un véritable plaisir de jeu.
Aux claviers, Matt Wong répond aux accélérations furtives du batteur par de longs legatos, capables de se transformer en traits aussi fulgurants qu’ingénieux. Ses solos sont élégants et modernes, ponctués de contretemps marqués par des silences.
À la basse, le discret Giulio Xavier Cetto stabilise le groupe tout en insufflant un groove souple et sensuel.
Le concert s’ouvre sur une improvisation libre et s’achève par une reprise très calme, presque apaisée, de « Naima ».
« We played a lot of notes tonight », glisse-t-il avec humour. Entre ces deux temps, Kassa Overall nous entraîne à travers les multiples territoires de son où les styles se succèdent et se fondent dans un même élan. Tout semble avancer comme une course-poursuite jusqu’à ce solo de batterie, point culminant du concert, où la densité finit par se transformer en silence, puis en explosion.
Rien ne semble interdit : une reprise de la comptine de l’alphabet dédiée à son fils côtoie des références au jazz des années 1960, au hip-hop de Biggy ou à la dance music. Pourtant, malgré cette liberté foisonnante, l’ensemble demeure d’une remarquable cohérence.

- Guillaume Latil © Michel Laborde
Quelques jours plus tard, c’est une autre couleur musicale qui s’exprime dans le double concert.
La soirée s’ouvre en douceur avec le projet Hémisphères, porté par Guillaume Latil et Matheus Donato.
Le contraste des instruments est immédiat. D’un côté, le cavaquinho portugais, avec son timbre aigu, percussif et nerveux, entre les mains de Matheus Donato devient bavard et espiègle. De l’autre, le violoncelle de Guillaume Latil apporte profondeur, lyrisme et une sensualité qui se déploie pleinement dès que l’archet entre en jeu.
Anciens voisins de palier devenus amis, les deux musiciens transforment cette complicité avec une délicatesse rare. La musique avance par détours, comme une suite de petites histoires. Les influences circulent sans se contredire : Schumann, traditions brésiliennes, musiques populaires d’Europe de l’Est ou héritages mandingues. Leur répertoire voyage sans jamais se disperser.
Le résultat tient du rêve éveillé, et le plaisir qu’ils prennent sur scène est contagieux. Peu à peu, le public se laisse glisser : les corps se penchent, les mains suivent, jusqu’à cette reprise inattendue de « La Vie en rose » qui nous fera tous chanter.
Puis vient le trio d’Amaro Freitas, et avec lui un changement d’échelle. Les trois hommes entrent sans emphase, mais l’effet est immédiat : quelque chose se densifie dans l’air. Rares sont les concerts qui nous emportent dans une telle ivresse musicale.
Amaro Freitas fait partie de ces pianistes qui ne jouent pas du piano : il l’embrasse, voire l’embrase, ou plutôt le dévore. Ses mains parcourent le clavier avec une voracité fascinante. Aucune note n’est laissée de côté, aucune possibilité sonore de l’instrument n’est négligée ; même les cordes sont sollicitées. Les harmonies deviennent l’alphabet d’une langue qu’il construit et déconstruit au fil de longues improvisations collectives, toujours en quête d’un équilibre poussé jusqu’au bord de l’instabilité.
Avec le batteur Rodrigo Digão Braz, le dialogue prend la forme d’un duel complice. Les regards se répondent, les gestes s’accélèrent, les motifs se renvoient comme des défis. Deux diables de Tasmanie emportant tout sur leur passage. Ça se lève, ça s’encourage, ça crie, ça joue fort, intensément, passionnément. Chaque motif lancé par l’un est immédiatement avalé, digéré et relancé par l’autre. La musique passe d’un univers à l’autre avec une liberté presque vertigineuse. Mais loin du collage, il y a une logique de flux propre à la singularité sonore de ce trio. Tel une vague qui se brise sur les rochers, c’est puissant, brutal parfois, mais maîtrisé avec justesse. Au centre, le contrebassiste Sidiel Vieira agit comme point d’ancrage, absorbant les débordements, les enveloppant et ramenant ses deux acolytes sur les rails sans jamais freiner leur élan.
Puis le concert s’interrompt pour un autre moment : celui du récit. Amaro Freitas évoque son expérience auprès des peuples autochtones d’Amazonie, qui a inspiré son album Y’Y. Il rappelle l’importance de préserver ce poumon de la Terre, et ceux qui l’habitent. Seul sur scène, avec quelques instruments traditionnels imitant les sons de la faune et de la flore amazonienne, il construit un paysage sonore fragile et organique qui mène naturellement vers le morceau « Uiara ».
Un moment suspendu, presque hors du temps. Comme si toute la tension accumulée trouvait enfin une forme de respiration. La standing ovation qui suit paraît presque insuffisante au regard de la performance que le trio vient de livrer.
le public de cette soirée était d’un éclectisme et d’une mixité suffisamment marquants pour être soulignés
Mes derniers concerts de l’aventure Banlieues Bleues ont lieu dans le 20ᵉ, à La Flèche d’Or. Un lieu alternatif dirigé par le collectif associatif Inter-Co, dont les luttes, les activités et la programmation sont le reflet de la jeunesse engagée qu’il accueille. Le mot jeunesse est ici important, car le public de cette soirée est d’un éclectisme et d’une mixité suffisamment marquants pour être soulignés. Comme un contrepoint à l’attente générale, Chris Ryan Williams ouvre le bal. Il entre sur scène dans un silence enrobé d’un nuage de fumée bleutée. Calme, il s’assoit, inspire et expire les yeux fermés, trompette à la main, et impose un moment de méditation qu’il vient subitement bousculer par des souffles striés à l’embouchure de son instrument. Débute la construction d’un univers sonore fait de souffle, de claquements et de coups de langue électronisés par un jeu de pédales et de modulations électroniques dont se dessinent des reliefs et des volumes improvisés entre noise, bruitisme et ambient.
Véritable architecte sonore, il sculpte les parois d’un espace sombre et lourd dans lequel il nous guide petit à petit sur un chemin sinueux fait de textures qu’il module au gré du voyage. Chacun semble hypnotisé, voire médusé, par cette forme de litanie. Son jeu est technique mais très délicat, à l’image de chacun de ses mouvements. Puis subitement, le silence revient, sans prévenir, laissant le public dans un état méditatif avant de se faire envoûter par KeiyaA.

- KeiyaA © D.R.
Il y a quelque chose de l’ordre de la sorcellerie dans la voix de cette New-Yorkaise. Son arrivée sur scène est aussi nonchalante que charismatique, à l’image de son clip « Take It ». Il y a chez elle une forme de timidité qui flirte avec la puissance d’une sensualité incarnée, celle d’une diva underground. Sur scène, elle avance comme si elle improvisait sa propre intimité.
Seule, elle enchaîne les titres de ses albums Forever, Ya Girl et Hooke’s Law.
Sa palette musicale mêle néo-soul, trip-hop et influences de jazz. Les transitions sont parfois ratées, mais elle continue : elle chante, harmonise, déambule sur scène comme prise dans une transe douce.
C’est bitch, sassy, soulful, baddy, avec une pointe d’ego trip qui vient renforcer l’assurance d’une artiste à la plume sensible et écorchée. Tout est fragile, parfois bancal même. Elle lance ses prods depuis son Mac, qu’elle tapote du bout des doigts, fixe le public, micro en main, et slame des poèmes chantés portés par des harmonies R’n’B qui réveillent la salle.
On pourrait regretter un accompagnement instrumental absent et des transitions parfois brouillonnes entre les morceaux. Mais cette fragilité fait aussi partie du moment : une performance brute où la vulnérabilité devient langage.
la musique n’est jamais stable, jamais totalement définie
Cette 43e édition a tenu les promesses de son directeur Xavier Lemettre : bousculer les normes, mêler les genres, décentrer les regards, revitaliser les héritages, émanciper les esprits et ouvrir de nouvelles voies.
Au fil de ces soirées, Banlieues Bleues ressemble moins à un festival qu’à une traversée. On passe d’une tension électrique à une douceur suspendue, d’un chaos parfaitement tenu à une introspection presque silencieuse. Une succession d’états, de corps, de langages musicaux qui se croisent sans jamais se fixer. Et peut-être que c’était ça, finalement, le fil invisible de cette édition : une manière de rappeler que la musique n’est jamais stable, jamais totalement définie.
L’événement Banlieues Bleues, véritable fief de la création et de la découverte musicale jazzistique, aura une nouvelle fois vu les choses en grand, en large, mais sans travers.


