Entretien

Bruno Ruder et Hervé Aknin - Rencontre

Ils ont fait leur entrée dans Magma en février après le départ d’Emmanuel Borghi (claviers) et d’Antoine Paganotti (chant) : Bruno Ruder et Hervé Aknin nous livrent leurs premières impressions.

Pouvez-vous, en quelques lignes, nous dire d’où vous venez, quelle est votre formation musicale et quel a été votre parcours artistique avant que vous n’intégriez Magma ?

Hervé AKNIN : Je suis né en 1961 à Constantine (Algérie), je vis dans le Sud de la France à Montpellier. Mon parcours musical est assez chaotique : j’ai commencé par apprendre les rudiments de la guitare à 17 ans et dès que j’ai été capable de jouer trois accords, j’ai « composé » mes premières chansons avec la collaboration de mon frère aîné Patrick, qui écrivait les paroles.

La musique est arrivée tard chez moi ! Je devais avoir 14 ou 15 ans quand j’ai entendu pour la première fois les sons de guitare saturée de Deep Purple, Led Zeppelin, Queen, etc. Avant, ça dépassait rarement Guy Lux et la famille Carpentier ! Et puis le miracle s’est accompli quand mon frangin a eu assez de thunes pour s’acheter une chaîne stéréo ! Et là, tous les groupes métalliques de l’époque y sont passés !

Petit à petit, je me suis dirigé vers les musiques dites « progressives » : Yes, Genesis etc., puis le jazz rock de Return to Forever, Mahavishnu Orchestra, Zappa… Je me suis dirigé tranquillement vers les musiques funky par l’intermédiaire d’Al Jarreau et Earth Wind & Fire, puis j’ai découvert Magma… et le jazz ! Sans Magma, je n’aurais peut-être jamais écouté de jazz, et je serais passé à côté de Coltrane, Miles, Art Blakey.

J’ai chanté dans pas mal de groupes de rock progressif de la région montpelliéraine au début des années 80 : Gandalf, Futuo etc., et commencé à travailler ma voix vers 85-86 avec un professeur particulier ; puis j’ai décidé de « tenter » le Conservatoire – ce n’est pas forcément la meilleure idée que j’aie eue ! J’y suis resté deux ans et j’ai continué ma formation avec des professeurs prestigieux tels que Jean-Pierre Blivet (professeur de Nathalie Dessay) et Yva Barthelemy. Finalement, après bien des années d’errance, je suis retourné vers mon premier professeur, M. Verhagen, à qui je dois tout !

Parallèlement à tout cela, j’ai chanté dans diverses formations jazz. Dans les années 90, j’ai participé à la création du groupe vocal Les Grandes gueules, rejoint le groupe classico-comique Le Quintet de l’Art, enregistré un disque a cappella avec Les Fêlés du vocal. Et en 2002, nous avons créé, Odile Fargère et moi-même, Elull Noomi, un groupe vocal a cappella avec des compositions que je signe, chantées dans une langue imaginaire inventée par Odile. Nous avons sorti notre premier album en 2007 sur le label Ex-tension Records de Stella et Francis Linon, et Antoine Paganotti nous a rejoints en 2004.

Bruno RUDER : J’ai commencé la musique à l’âge de six ans et étudié pendant une douzaine d’années le piano de manière classique, c’est-à-dire en abordant une petite partie du vaste répertoire consacré à cet instrument. Mais je n’ai jamais poussé très loin la pratique de la musique classique. Mon professeur m’a parallèlement donné goût au jazz, et c’est vers cette musique que j’ai commencé à me tourner sérieusement à l’adolescence. J’ai alors commencé à la pratiquer en groupe. Plus tard, je suis passé par l’école de musique de Villeurbanne, puis par le département Jazz du CNSM de Paris, où j’étais d’ailleurs dans la même promotion que Benoît Alziary, vibraphoniste de Magma, et Rémi Dumoulin et Fabrice Theuillon, qui collaborent parfois aussi avec Magma.

J’ai rencontré là-bas une bonne partie des musiciens avec qui j’aime jouer aujourd’hui, et c’est là-bas que j’ai connu Riccardo Del Fra, qui a fait appel à moi pour son Jazoo Project et m’a donné l’occasion de jouer avec de très bons musiciens tels que Joey Baron, Kenny Wheeler, Dave Liebmann, Billy Hart, Simon Goubert, Daniel Humair, Tony Malaby… Je prends (ou j’ai pris) évidemment part à plusieurs autres groupes ; Yes Is a Pleasant Country (un trio avec la chanteuse Jeanne Added et le saxophoniste soprano Vincent Lê Quang) est peut-être celui qui m’est actuellement le plus cher.


JPEG - 14.1 ko
Hervé Aknin © Fabrice Journo

Votre arrivée au sein de Magma s’est opérée dans un contexte marqué par une certaine urgence compte tenu du départ précipité de trois des membres du groupe qu’il fallait remplacer très vite. Avez-vous hésité lorsque vous avez été sollicités, étant donné qu’il s’agissait de remplacer au plus vite Antoine Paganotti et Emmanuel Borghi, qui étaient des composantes essentielles du groupe ?

HA : C’est vrai que j’ai hésité ! La première raison est que j’avais du mal à y croire ! Quand Stella m’a appelé courant février pour me proposer de participer à cette aventure, j’ai bien mis 45 minutes à retrouver mon souffle après avoir raccroché ! Ensuite, bien sûr il y avait Antoine. Il était important pour moi de savoir comment il vivait tout ça, et surtout s’il y avait une chance pour qu’il revienne sur sa décision. Je l’ai appelé et nous avons longuement parlé de la situation. Finalement, il m’a dit que je n’avais aucune raison de refuser. Le lendemain, j’ai rappelé Stella, et voilà…

BR : Etant disponible au moment où cela s’est présenté, je n’ai pas hésité car sans être un inconditionnel du groupe, j’aime vraiment sa musique. Le fait qu’il s’agisse de remplacer Emmanuel Borghi n’est pas rentré en ligne de compte. Je ne pense pas qu’il soit utile de se demander si on sera à la hauteur de son prédécesseur quand on entame une collaboration avec un musicien ou un groupe. Ce genre de scrupule ne me semble procéder que d’une politesse obséquieuse ou d’une bête « mythification ». Dans l’un ou l’autre cas, ça n’a aucun rapport avec la réalité de la musique, qui est d’essayer de faire sonner un groupe, c’est-à-dire de concentrer ses efforts vers un résultat musical, sonore, qui sera, bien sûr, différent si l’on remplace un ou plusieurs membres du groupe par d’autres. Cela dit, il reste évident que les vertus du travail à long terme qu’ont pu mener Emmanuel et Christian sont énormes, et que le remplacement dans un groupe d’un ou plusieurs musiciens par d’autres implique pas mal de travail pour les nouveaux venus mais aussi pour le groupe tout entier.

Que pensez-vous, à terme, pouvoir apporter au groupe, et inversement ?

HA : Ce que je peux apporter ? Franchement je ne sais pas ! Pour l’instant j’agis, je ferai le bilan plus tard. Le son sera forcément différent puisque je n’ai ni la voix de Klaus Blasquiz ni celle d’Antoine. En même temps, il m’appartient de faire le maximum pour que le son reste celui de Magma. Donc, pour l’instant je dirais que je peux apporter ma bonne volonté, tout mon amour pour cette musique et ma disponibilité. Pour le reste, on verra.
Ce que Magma peut m’apporter ? J’ai la chance de chanter avec des musiciens exceptionnels. La liste serait trop longue !

BR : La musique de Magma est très différente de celles que j’ai pu pratiquer jusqu’à maintenant, tant au niveau du rendu que de sa pratique. Ici tout est très écrit, très peu de place est laissée à l’improvisation, contrairement aux autres projets musicaux auxquels je participe. C’est déjà une dimension un peu nouvelle pour moi : on n’a pas le droit aux mêmes erreurs que dans un contexte plus improvisé, en quelque sorte. Et puis il y a une vraie singularité dans la façon de traiter le rythme. Ces deux éléments font que lors des concerts, il faut déployer une très forte concentration pour se souvenir de tout, être toujours là rythmiquement. Voilà pour la catégorie « difficultés à surmonter ».

A côté de ça, c’est pour moi une occasion - que je n’ai pas connue si souvent - de jouer régulièrement avec un groupe, qui plus est devant un public en général nombreux et pas uniquement composé (comme trop souvent lors des concerts de jazz), d’individus qui écoutent en se grattant le menton d’un air sceptique en se demandant quelles subtiles réflexions ils vont pouvoir trouver à dire en sortant du concert. Autrement dit, j’ai l’impression que le public de Magma réagit pour une grande part avec enthousiasme et spontanéité, et ce n’est pas parce que je suis sensible à la flatterie que j’apprécie cela, mais parce que je crois que cette musique a bel et bien de quoi provoquer de telles réactions - au même titre, d’ailleurs, que plein d’autres qui n’ont pas la chance de recevoir un tel accueil.
Quant à savoir ce que moi, je peux apporter au groupe, à part mon réel enthousiasme et mon travail, je n’en ai pas vraiment conscience…

Allez-vous occuper une place identique à celle des musiciens que vous remplacez ?

HA : Dans un premier temps, il a fallu parer au plus pressé. J’ai été contacté courant février et il fallait être prêt fin mars pour le festival de Jazz de Grenoble ! Ma voix est donc pour l’instant une sorte de mix entre celle d’Antoine et celle d’Himiko Paganotti, l’important étant de trouver l’homogénéité entre Stella, Isabelle Feuillebois et moi pour que la musique de Christian Vander sonne. Au final, c’est la seule chose qui importe.

BR : Pour l’instant, les rôles n’ont pas vraiment évolué, je crois. Ce sera peut-être le cas plus tard, quand nous monterons de nouveaux morceaux. Je crois que Benoît Alziary, notamment, aurait envie de cette évolution, qui lui permettrait d’exploiter à fond les possibilités de son instrument.

Selon vous, et avec l’expérience de ces premières semaines, les « petits nouveaux » peuvent-ils contribuer à une évolution de Magma et si oui, de quel ordre serait-elle ?

HA : Je serais tenté de répondre comme précédemment : on verra plus tard. En fait, il faudrait poser la question à Christian puisqu’au final, c’est lui le compositeur. Que peut bien lui inspirer tout ceci ? Bruno est un rythmicien fou ! Il travaille sur des équivalences que je n’imaginais même pas. Il faut que je m’accroche comme un malade pour tout piger et je suis bien content parce que je ne sais pas si cela va faire évoluer Magma, mais c’est certain : ça va me faire évoluer moi !

BR : Honnêtement, je ne peux pas savoir ce qu’Hervé Aknin et moi apportons ou pouvons apporter au groupe… Peut-être, tout simplement, un enthousiasme et une motivation flambant neufs, ce qui n’est sans doute pas négligeable pour un groupe qui va fêter ses quarante ans l’année prochaine !


JPEG - 16.2 ko
Bruno Ruder © Fabrice Journo

Quel a été votre premier contact avec la musique de Magma ?

HA : Mon premier contact décisif avec la musique de Magma a eu lieu en 1979. Je travaillais dans une fabrique de meubles à Lunel, petite ville du sud de la France, j’avais 18 ans. J’y ai rencontré un fan de Magma. Il était musicien, bassiste. Il avait fait partie d’un groupe qui à l’époque était l’équivalent des Beatles à Lunel ! C’était Zakmoon, et lui s’appelle Jean-Charles Matta. Il m’a d’abord fait écouter Magma Live. La claque ! Je n’avais jamais rien entendu de tel ! Des sonorités incroyables, intemporelles. Et le rythme ! C’est simple, quand je mettais – et c’est toujours d’actualité – un disque de Magma, je ne pouvais rien écouter d’autre après, à part un autre disque de Magma bien sûr…

BR : Quand j’avais quatorze ans et que j’ai formé avec des amis mon premier groupe, Jean De Antoni, un guitariste qui avait joué à une époque dans Magma et habitait ma région, venait nous faire travailler une fois par semaine. C’est là que j’en ai entendu parler pour la première fois. Plus tard j’ai découvert les disques, et écouté Üdü Wüdü en boucle pendant un bon moment !

Aviez-vous imaginé faire un jour partie de l’écurie Vander ?

HA : J’en ai rêvé ! Mais c’était plus un fantasme qu’un but. Je me rappelle que vers mes vingt ans, j’ai dit pour rire : « Je suis LE chanteur de Magma ! C’est juste que pour l’instant « ils » ne le savent pas ! »… Et voilà qu’une bonne vingtaine d’années plus tard, Stella m’appelle ! C’est pas complètement dingue, ça ?

BR : Non, pas vraiment, mais je côtoyais déjà certains membres de Magma, Benoît bien sûr, mais aussi notamment James Mac Gaw avec qui j’avais déjà un projet de collaboration (le groupe N’Walk, avec les batteurs Philippe Gleizes et Daniel Jeand’Heur). Je joue également dans le quartet d’Eric Prost, saxophoniste qui a fait partie du Christian Vander Quartet.

Quelles sont vos impressions depuis le mois de février ?

HA : Difficiles à décrire… je ne suis pas tout à fait redescendu, je ressens une force, un dévouement, une énergie palpables… tout ça en vrac ! C’est incroyable ! Moi qui ai si souvent vu Magma en concert, voilà que je fais trois mètres et je me retrouve à côté d’Isabelle et Stella !

BR : Comme je l’ai dit plus haut, la musique de Magma est assez différente, notamment dans sa pratique, de celles dont j’avais jusqu’ici l’habitude. Par exemple, j’ai remarqué que la concentration qu’elle exige, bien qu’assez conséquente, est très ciblée. En gros, il y a un travail de mémoire et une attention particulière à porter au rythme (c’est le moins qu’on puisse dire). Et du fait qu’elle soit ciblée, j’ai l’impression qu’on peut aller chercher plus loin dans ses réserves d’énergie : par exemple, jouer la musique de Magma pendant une heure est fatigant, on peut sortir de là en ayant l’impression d’être vidé, d’avoir tout donné, mais en fait, on aurait peut-être pu jouer une heure de plus. Ça vient sans doute aussi de l’énergie que Christian lui-même insuffle durant tout le concert. Et puis après cinq concerts, on commence à entrevoir les sensations différentes que peut procurer cette musique d’un concert à l’autre, ce qui fait par exemple qu’un concert est réussi, que ça « sonne » plus ou moins bien d’un soir à l’autre. Ce n’est pas si facile à imaginer lorsqu’on aborde une musique aussi différente de ce qu’on a l’habitude de faire.

Histoire de mieux vous connaître : quels sont vos musiciens préférés, vos influences (tous styles confondus) ?

HA : Voyons voyons… Magma ? Plein d’autres trucs aussi ! Pat Metheny, Chick Corea, Bob Berg, John Williams, Bartok, Fauré, Debussy, Poulenc, Coltrane, Miles, Carl Orff, Al Jarreau jusqu’en 82, Gini Vannelli jusqu’en 83, Paga, Jannick Top, Yes, King Crimson, etc.

BR : Ça change souvent… En ce moment j’aurais envie de citer Paul Bley, Bill Frisell, David Bowie, Jack DeJohnette, Craig Taborn, Bobo Stenson, Paul Motian, Ran Blake, Bach ou Ligeti… Je suis aussi passé par bien d’autres (que je ne renie absolument pas, mais qui n’occupent peut-être plus le premier plan aujourd’hui) : Bud Powell, Marc Ducret, Joe Lovano, Sonny Rollins, Keith Jarrett, Ornette Coleman, Weather Report, King Crimson, Wayne Shorter, Jim Black, Gerri Allen, Henry Threadgill, Joey Baron, Steve Lacy, les Beatles, McCoy Tyner, Coltrane, Elvin Jones, Herbie Hancock, et évidemment beaucoup d’autres. Et je ne crois pas qu’il soit abusif - bien qu’ils ne soient pas musiciens - de citer Proust, Dostoïevski, Nietzsche, Céline, Queneau… ou Kurosawa, Kubrick, Eisenstein, Fassbinder… parmi mes influences.

Quelles sont les musiques « actuelles » qui vous intéressent ?

HA : l’électro, la tektonik (ou je ne sais quoi) me laissent froid ! En fait les musiques que j’aime le plus sont justement celles dont on ne peut dire à quelle époque elles appartiennent ! Celles qui me semblent intemporelles !

BR : Toutes les musiques sont susceptibles de m’intéresser, donc je préfère ne pas citer de genre précis, même s’il est vrai que c’est dans le jazz que j’ai le plus souvent trouvé des choses qui me plaisaient. Je crois que la constante, dans les musiques qui me touchent, est qu’elles sont jouées par des « musiciens traditionnels » ou qui « jouent comme des musiciens traditionnels ». C’est peut-être à cette condition qu’ils peuvent « transgresser les règles », puisque justement, elles ne se présentent pas comme telles à leurs yeux. Christian Vander, par exemple, en fait partie, à mon sens.

Propos recueillis entre mars et juin 2008. Merci à Hervé Aknin et Bruno Ruder d’avoir pris le temps de répondre à nos questions.