Chronique

Chad Fowler & Matthew Shipp

Old Stories

Chad Fowler (as), Matthew Shipp (p)

Label / Distribution : Mahakala Music

Le pianiste Matthew Shipp est rare en duo. Familier des solos comme des trios, notamment avec son ami Ivo Perelman, c’est un exercice auquel il se consacre moins en proportion d’une discographie pléthorique ; on se souvient, il y a quelques années, d’un duo avec Roscoe Mitchell : Accelerated Projection. C’est dire l’événement que constitue ce double Old Stories avec un autre saxophoniste, le natif de l’Arkansas Chad Fowler, et ses quatorze vieilles histoires. Quatorze courtes narrations où l’alto de Fowler mène souvent les débats avec pugnacité, à l’image de « Chapter II », court dialogue où le piano d’abord s’accroche à une ligne brisée que le saxophone va submerger. Plus Fowler va se rapprocher du cri, d’un point de rupture, plus le piano s’enfoncera dans les basses. En moins de cinq minutes, la discussion est passée par tous les états sans qu’aucun ne soit réduit au mutisme.

Ne pas croire cependant que le temps soit à l’orage. L’échange est vif, nerveux, fiévreux parfois dans « Chapter VI » où le blues déconstruit de Shipp vient frapper les circonvolutions de Fowler en plein cœur. Le jeu du pianiste, qui passe en quelques instants de frappes puissantes et erratiques à une rythmique d’airain, laisse à son compagnon le temps de s’organiser : les attaques ne sont pas destructrices, elles sont davantage motrices et les empourprements de Fowler ne cherchent pas non plus à renverser la table. C’est au contraire une forme d’autorégulation qui a cours, chacun encadrant l’autre pour rester sur le fil. Ainsi « Chapter XI » qui est un flot continu dès les premières secondes, la main gauche de Shipp s’aventurant dans les basses comme un torrent charrie des pierres, se régule - non sans quelques batailles - et rentre dans son lit sans sombrer dans un débordement de lyrisme.

On connaît encore trop mal Chad Fowler de ce côté-ci de l’Atlantique, même si le patron du label Mahakala Music a une carte de visite des plus remarquables : on peut l’entendre avec William Parker et Brian Blade dans son orchestre The Dopolarians ; on le sait par ailleurs proche du percussionniste Alvin Fiedler. On ne sera dès lors pas surpris, sur son label, de trouver les noms d’Ivo Perelman, notamment dans le Div(o) Saxophone Quartet en compagnie de Tim Berne et Tony Malaby. Old Stories est la meilleure façon de découvrir son jeu puissant et en rupture qui se sacrifie jamais l’écoute mutuelle. Quant à Matthew Shipp, il brille comme à l’accoutumée ; ce n’est pas parce que ce n’est pas surprenant que ce n’est pas excitant...