Chronique

Delphine Deau & Julien Soro

The Other Side of Water

Delphine Deau (p), Julien Soro (as, ss)

Label / Distribution : Pégazz & l’Hélicon

Sur l’autre côté de l’eau, il y a de l’eau, c’est ce qui en fait la magie. L’eau est la même, mais c’est le début de l’altérité. Une altérité simple et naturelle. Voici le projet de la pianiste Delphine Deau et du saxophoniste Julien Soro pour un duo tout en nuances. Une musique ronde comme les clapotis qui irisent la surface d’une rivière, plutôt ru tranquille que torrent de montagne, plutôt onde debussyenne (« The Other Side of M. ») que mer démontée. Il y a beaucoup d’écoute mutuelle dans ce duo nouveau, et du silence partagé. Souvent le piano sonde une surface qui n’exclut pas les profondeurs ; sur ce plan délimité, l’alto navigue, glisse sur l’onde sans jamais se déchaîner. Quand la tension s’invite, c’est celle d’un débordement soudain qui ne trouble pas longtemps une douceur calculée, aussi fluide qu’elle peut être caressante.

On connaît Delphine Deau pour son Nefertiti Quartet où joue Camille Maussion, dans un contexte plus mouvementé. Avec Julien Soro, on retrouve la musicienne qui interprétait récemment Dowland au piano préparé, tant pour son attachement à la musique écrite occidentale que pour cette ligne simple et claire que le saxophoniste accompagne avec un son très pur. Ainsi, « Bad Dwarf » qui circule sur une voie chaleureuse, à peine effleuré par une main gauche avare d’accords sur le piano, ne doit son soudain débordement qu’à une cadence accélérée qui s’attache au silence à peine la vague survenue. Idem pour « Mambo Jambo » et son débit furieux qui trouve en son cœur une sérénité nouvelle et une grande complicité.

Car c’est bien la complicité qui vient à l’esprit lorsqu’on écoute ce beau duo. Soro et Deau n’ont pas besoin de mots pour signifier leur amitié. Elle coule de source et nous emmène assez loin avec une sobriété qui révèle une grande sincérité. « Far Far Away », et son intro de saxophone qui laisse une place à un écho qu’on pense venir des entrailles du piano, est à cette image : un disque fait de finesse et de symbiose qui nous accompagne bien au-delà de l’autre rive, dans beaucoup de voyages intérieurs.