Scènes

Festival Koa Jazz 2016 (4)

Zylia et Red Hill Orchestra


Jozef Dumoulin par Frank Bigotte

Le vendredi 6 mai 2016 Zylia, trio du Collectif Koa, jouait en introduction au Red Hill Orchestra de Jozef Dumoulin.

Zylia vient de sortir son E.P., et pour fêter cet événement, ils font la première partie de Jozef Dumoulin. En toute simplicité. On a vu des sorties de disques moins spectaculaires ! Composé de la fine fleur du Collectif Koa, le trio distille un jazz qui laisse une grande place à l’électronique. C’est Rémi Ploton (claviers) qui la pilote, aidé par les quelques pads disposés sur la batterie de Julien Grégoire. Les deux musiciens sont bien souvent plongés dans les yeux l’un de l’autre, et dégagent une complicité particulière qu’ils ont acquis dans les diverses formations qu’ils partagent. Entre eux, Samuel Mastorakis et son vibraphone qu’on avait notamment pu entendre dans Ünâme quelques jours plus tôt. Il est assez intéressant de voir les différentes facettes d’un musicien en fonction du contexte dans lequel il officie ; avec Zylia, il met plutôt en avant son inventivité mélodique.
La texture avant tout, le son est travaillé et articulé autour de la rondeur des basses jouées aux claviers. Les morceaux sont longs et contemplatifs. Ils plantent des atmosphères teintées de jungle, de house, parfois de trip hop, toujours bâties à partir de leur langage de prédilection qu’est le jazz.


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Dan Weiss par Frank Bigotte

Un bon préambule, là encore, à la musique du Red Hill Orchestra, résolument atmosphérique. Dans ce trio emmené par le claviériste Jozef Dumoulin, les ambiances sont vastes et pleines d’espace où s’exprimer. Toujours progressives, elles vont et viennent de nuages harmoniques légers et aériens, en grooves lourds et enracinés dans le sol. L’improvisation est gigantesque. Et ce, tant dans les interventions de chacun que dans les directions qui sont prises à trois et qui façonnent la forme de chaque morceau ou l’enchaînement des titres. Pendant un solo, Dumoulin chemine et se met soudainement à farfouiller dans le tas de partitions éparpillées à ses pieds. Tout en continuant à jouer, il cherche une feuille, le prochain morceau, qu’il trouve enfin et montre au saxophoniste. Le temps de laisser le chorus s’achever, Ellery Eskellin cherche à son tour le morceau dans son porte-documents, mets ses lunettes et joue le thème. Ainsi se construit la set-list, toujours au débotté, en réaction aux univers dans lesquels leur jeu les promène. Si le sax n’avait pas proposé une phrase fulgurante et enragée, le batteur n’aurait pas appuyé son jeu de cymbales, donc le clavier aurait ouvert l’harmonie différemment, et c’est un autre morceau qui aurait été choisi pour continuer. Toute la suite du concert en aurait été différente. C’est ce langage que parlent les musiciens du Red Hill : tout n’est systématiquement qu’une succession de carrefours, de bifurcations, d’embranchements. Seule la première note du concert est prévue. Pour le reste, que la musique soit.


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Ellery Eskellin par Frank Bigotte

Les nuances sont souvent très basses, et quand c’est le cas, le poids du groove est inversement proportionnel au volume sonore. Eskelin envoie un son plein d’air et a souvent des phrases extrêmement rapides, mais si basses qu’elles ne sont audibles qu’en partie. C’est comme la mise en scène d’un personnage timide et torturé, qui pense un milliard de choses à la seconde mais ose à peine les dire. Dan Weiss, quant à lui, ne manque pas une seule des intentions de ses collègues, même quand il ne les souligne pas. C’est peut-être dans ce qu’il ne joue pas qu’il est le plus impressionnant ; tout se passe à l’intérieur. Allant d’un jeu pianissimo plein de couleurs à des explosions enragées, il montre dans tous les contextes qu’il a encore de la marge. Il ne joue qu’avec son ventre, on s’en retrouve happé.
Jozef Dumoulin, capitaine de navire, impose son monde nocturne et tourmenté, dans lequel on croise des personnages mystérieux, des situations étranges, ou ces impressions bizarres qu’on peut avoir au réveil quand on ne sait pas si on rêve encore. Immense, les jambes trop grandes pliées en quatre sous son Rhodes, le visage stoïque et immobile. On dirait la rencontre entre un géant au travail et un savant fou qui se livre a des expériences machiavéliques pour dominer le monde.
L’improvisation continue jusqu’à la dernière seconde où, après les applaudissements d’un morceau, Dumoulin demande à Weiss si « c’est bon ? ». Le fait même que le concert ait une fin n’était pas prévu ; il aurait tout aussi bien pu durer quelques jours de plus.