Portrait

Guilhem Flouzat de passage à Marseille

Un concert et trois questions posées au batteur.


G.Flouzat trio avec C. Le Loil

Entretien express avec les membres d’un trio de passage dans la Cité phocéenne le 10 juin 2019. Trois questions étaient posées dans une rue très fréquentée du quartier de La Plaine à l’issue d’un concert exceptionnel.

Guilhem Flouzat chante avec ses toms tout en développant une gestuelle acrobatique.
On croit que ça joue dans la tradition quand surgit un funk binaire lorgnant vers le hip-hop : Sullivan Fortner se lâche dans la touffeur du club. « Et tout de suite la délibération pour le prochain morceau » : les musiciens ont une liste dans laquelle ils puisent, avoue Flouzat. Le choix du bassiste, Desmond White, se porte sur le terrible « Witch Hunt » de Wayne Shorter (un thème de l’album « Speak No Evil », que le légendaire saxophoniste n’a jamais interprété en public). L’assistance est quasiment en transe.

« Voyons voir » si vous suivez notre leçon de jazz, semble dire le trio : en entamant cette deuxième partie par « We See » de Monk, allant jusqu’à le déconstruire sur les quatre-quatre (ces échanges des musiciens avec le batteur), le trio annonce la couleur. C’est pourtant au discret contrebassiste qu’est alors confiée la part du lion. Suit d’ailleurs l’une de ses compositions intitulée « Richard’s Revenge ». La basse, prêtée ce soir-là par Pierre Fénichel (« bon musicien et bon camarade », déclare Flouzat), membre de la Compagnie Nine Spirit dirigée par Raphaël Imbert, sonne terrible sur ce morceau empreint de spiritualité.

Soudain déboule Christophe Leloil qui vient poser sa trompette sur un « It Might As Well Be Spring » d’anthologie. Flouzat esquissant carrément des traits d’orchestre qui mettent en joie ses partenaires, retrouvant l’esprit de la composition originelle dont les paroles étaient censées reproduire les mouvements de marionnettes à fil.

Enfin, un bon vieux « Perdido » des familles, histoire de rappeler ce que le jazz doit aux musiques latines, puis une ballade comme une berceuse pour nous signaler qu’il est temps de quitter cette parenthèse enchantée.

A l’issue du concert, on se retrouve dehors, devant le club. Ont répondu dans le désordre : Guilhem Flouzat (dm), Sullivan Fortner (p), Desmond White (b).

- Qu’en est-il de l’interplay que vous développez dans le trio ?

Desmond White – On n’en parle pas vraiment entre nous. C’est quelque chose qui me semble si naturel. L’essentiel c’est d’être doté d’une bonne écoute. Si ce n’est pas le cas, eh bien bonne chance ! Ce qui importe avant tout c’est de capter la mélodie, ensuite le jeu vient tout seul.

Sullivan Fortner – C’est vraiment quelque chose dont on ne parle pas. Et je crois que tout musicien de jazz ne devrait pas en parler. C’est quelque chose qui doit être naturel, immédiatement compris. Ce que nous faisons c’est conversationnel : on se raconte des histoires entre nous et on raconte des histoires au public.

Guilhem Flouzat – Il s’agit d’avoir l’oreille au centre du trio et d’écouter tout le monde à la fois.

- On a la sensation que vous oscillez entre dire des comptines ou raconter des histoires…

Desmond White – Je crois que cela vient de notre état d’esprit sur le moment. Parfois on se sent stupide, parfois on se sent sérieux, parfois on se sent amusé. On aime exprimer cela dans notre musique, pas uniquement notre énergie. Et puis on prend vraiment du plaisir à jouer des standards.

Sullivan Fortner – Ce sont principalement des histoires, évidemment ! Parfois notre jeu peut sembler plus enfantin, mais parfois on peut aussi développer des nouvelles, voire des romans. L’essentiel c’est qu’au final il y ait une connexion entre l’intention de l’auteur originel du titre, les musiciens et le public. En tant que musicien, on est en quelque sorte l’homme du milieu. Alors oui, on est des storytellers, qu’il s’agisse de comptines ou même de poésie.

- Est-ce que tout musicien de jazz devrait avoir un batteur en lui ?

Sullivan Fortner – Absolument. Tout le monde est responsable du tempo et du groove.

Guilhem Flouzat – Si tout le monde est responsable du rythme autant que moi, oui, tout le monde doit être batteur. On peut considérer que tous les grands musiciens de jazz sont des batteurs mais aussi que tout le monde doit être mélodiste, que tout le monde doit être bassiste, c’est-à-dire que tout le monde doit se mettre à la place de tout le monde. Tout le monde doit être responsable du son commun.