Chronique

Günter « Baby » Sommer

Dedications

Günter Sommer (dms, perc, voc)

Label / Distribution : Intakt/Orkhestra

Parcourir un livre de souvenirs avec une légende de la musique improvisée européenne comme le batteur allemand Günter « Baby » Sommer a quelque chose de foncièrement excitant. Quelques mois après avoir retrouvé, avec La Paloma, son vieux complice des années passées derrière le rideau de fer, le pianiste Ulrich Gumpert, qu’il côtoyait au sein du Zentralquartett, Sommer continue son introspection dépourvue de nostalgie inutile en rendant hommage aux batteurs qui auront orienté et nourri sa musique. Et marqué le jazz à jamais.

Dedications est le quatrième volet de son œuvre solo, Hörmusik [1], amorcée en 1979 sur le label FMP, label-passerelle qui nous fit découvrir le jazz d’Europe de l’Est, à la fois novateur et gourmand de traditions. Le deuxième, sobrement intitulé Hörmusik Zwei fut le premier disque de Sommer pour le label nato. Il relatait l’euphorie de ces musiciens au festival de Chantenay-Villedieu. Quant au troisième, Sächsische Schatulle, paru au début des années 90, il marquait le début d’une histoire de fidélité avec le label suisse Intakt Records, qui publie également Dedications.

Ce quatrième acte, comme dans le théâtre classique, est le point de l’ensemble. Il y est, plus encore que dans les précédents, question de Liberté - la Liberté née de l’expérience et de l’assurance de l’érudit. La liberté d’ouvrir l’album sur un hommage à Baby Dodds, avant un émouvant clin d’œil à Pierre Favre. Certains seraient tentés, dans un débat sans fin sur la légitimité de tel ou tel, d’opposer le groove géométriquement parfait de « Von Baby zu Baby » à la mélodie fragile et lyrique de « Klangstück für Pierre » et ses reflets métalliques. Salutaire rappel des racines, Sommer place ses maîtres en perspective avec beaucoup de talent. Le batteur du Hot Seven d’Armstrong est l’homme qui lui a donné son surnom ; Favre est le musicien qui a ouvert la voie free à nombreux percussionnistes européens. Tous deux ont pour Sommer la même importance fondatrice.

En règle générale, Sommer commente, comme s’il jalonnait de didascalies les profusions de rythmes, pour donner du sens à un voyage saisissant et jubilatoire. Sur quelques pièces parfois très théâtrales (« Art Goes Art » et son entêtante mélodie), il ne s’arrête pas à la simple dédicace. Il emprunte à chacune de ses figures tutélaires un élément de langage, le trait caractéristique d’un drumming célèbre. La caisse claire de Blakey. Le phrasé de Blackwell. La rigueur sulfureuse de Roach…. Ce qui aurait pu être une simple série de caricatures s’insère dans une fresque plus large - celle du jazz, de ses différences et de ses cohérences. Les contrastes y sont parfois intenses, mais Sommer les assume et les met en scène avec un plaisir évident. Dans un dernier morceau, il livre même un « Selfportrait » éclairant. En racontant les batteurs qui l’ont inspiré, il se raconte lui-même. Cette autobiographie en forme de solo de batterie est fondamentalement lumineuse et émouvante. On s’en repaît.

par Franpi Barriaux // Publié le 23 septembre 2013

[1« Ecouter la musique », mais on croirait entendre « Our Music », celle d’Ornette Coleman et consorts, et par extension la nôtre…