Scènes

Improvisade #4 - Jazz à Saumane 2007

Un festival sudiste et joyeux, organisé par la vaillante équipe de l’AJMI.


IMPROVISADE #4
JAZZ A SAUMANE 2007

Jazz à Saumane est un festival sudiste et joyeux, organisé par la vaillante équipe de l’AJMI resserrant les rangs autour de Jean-Paul Ricard qui en assure la direction artistique. Improvisade, sa dernière création qui a maintenant quatre ans, lui tient particulièrement à cœur car elle s’inscrit en cohérence avec le travail de l’AJMI en Avignon.

Le projet initial émanait du constat qu’il était bien difficile de faire venir le public en salle à la belle saison. Il fallait donc relancer l’intérêt avec une programmation différente, un cadre exceptionnel (l’un des châteaux de Sade, dans le pays des Sorgues, de René Char, entre l’Isle-sur-la Sorgue et Fontaine de Vaucluse), une programmation intense offrant sur un vrai week-end et le dimanche en particulier, une dimension festive et familiale : concerts et surprises musicales, rencontres inédites, pique-nique, jeux de boules et…visite du château.


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© CLAUDE DINHUT

Cette année, la programmation de belle tenue était 100% Têtes de Jazz, avec de quoi séduire et surprendre les amateurs les plus avertis.

  • Samedi 9 juin

Un groupe parfait pour ouvrir le festival en début d’après midi, le Trio Tu Danses ? composé de Philippe Canovas (guitare), Jean-Marc Baccarini (saxophones), Christian Mariotto (batterie). Un jazz libre, décomplexé, sans contrebasse dont la mélodie séduit autant que l’énergie déployée.

Venait ensuite un autre trio pour familiers de l’improvisation libre : Vidal/Léandre/Boni.

Si Joëlle Léandre et Raymond Boni ne sont plus à présenter, la surprise pouvait venir de la jeune saxophoniste Maguelonne Vidal de Montpellier qui sut répondre aux compagnons aguerris qui lui faisaient face.
Le trio, formé depuis une petite année, avançait au gré de l’inspiration de chacun(e) par saccades, embardées, stridences de la saxophoniste ou vibrations des cordes, frottées, pincées, martelées.

Une remise en cause incessante de l’échange, des « altercations » complices, puisque ces musiciens se sont choisis. En revanche, l’auditeur participe toujours à une aventure : un parcours souvent plus bruitiste que purement mélodique, on s’en doute, encore que cette drôlesse de Léandre et ce diable de Boni peuvent réserver de belles surprises. Quand ce dernier se saisit de sa guitare, tout peut advenir : il en tire des éclats, des fulgurances, selon ce que lui souffle son inspiration vagabonde. Encore emballé par sa rencontre récente à l’Europa Jazz Festival du Mans avec le batteur Hamid Drake, il se tenait dans un registre plus nettement percussif. Quant à la contrebassiste, surprenante, toujours prête à saisir la balle au bond, elle entretenait une tension exacerbée jusqu’à la résolution en une courte saynète. Car, Joëlle Léandre est théâtreuse dans l’âme, ce qu’elle prouve en délivrant avec bonne humeur, une improvisation verbale, monologue parlé-chanté familier à ceux qui la suivent fidèlement.


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© CLAUDE DINHUT

La première soirée, heureusement épargnée par le mistral, accueille le concert de Baby Boom sur la scène principale, baignée d‘une douce lumière couchante. Devant le château du « divin » Marquis, le site dégage, au cœur d’une vaste pinède, une scène de choix pour le quintet de Daniel Humair.

Le batteur franco-helvète s’entend à conduire ses partenaires, à les stimuler, à renforcer les échanges. Depuis ses débuts, il y a cinquante ans, il a tourné avec tout ceux qui compte, les plus grands jazzmen américains venus en Europe, mais n’a jamais perdu l’envie de jouer. Depuis son passage au CNSMDP, il a pris goût à des formations nouvelles avec des musiciens plus jeunes, des élèves dont il a repéré le talent et les potentialités. Il a ainsi puisé ses futurs partenaires dans cette nouvelle vague, une bande de trentenaires qui ont multiplié les expériences au sein de formations étonnantes, enclins à toutes sortes de déclarations musicales.

Philippe Ghielmetti démarra son label Sketch avec le premier triple album jamais enregistré en France, le trio HUM (Humair-Urtreger-Michelot) . C’était en 1999. Avec Sketch, Daniel Humair a trouvé un espace de liberté qui lui permettait de développer des projets nouveaux et c’est ainsi qu’en 2003, commençait l’aventure de Baby Boom et l’enregistrement du disque. Cette association intergénérationnelle se révèle toujours fructueuse quatre ans plus tard, et le groupe continue à évoluer. Sans décalage, tous les cinq se retrouvent pour faire leur musique de jazz, et ça joue vite, bien, et en puissance. Un Baby Boom plein de libertés, de digressions, où les sourires complices ne peuvent tromper. Daniel Humair prendra même plaisir ce soir-là à se lancer avec le contrebassiste Sébastien Boisseau dans des duos ardus, pleins de croches et de triolets, dessinant, avec des gestes d’une précision horlogère, des contours imaginaires dans l’espace.

« Affirmation du geste : rien ne manque, ni l’autorité, ni la violence, ni le dynamisme ni l’invention. » Cette phrase de l’historien d’art Michel Bohbot [1] s’applique cette fois au peintre Daniel Humair qui pratique depuis très longtemps cette autre discipline, l’orchestration des plans colorés et leur lent travail sur les sonorités. Il le dit lui même : « Le rapprochement que je ferai avec la musique, c’est l’improvisation, le réflexe, le rapport d’une forme à une autre dans la rigueur d’une organisation, d’une tension de l’espace. »


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© CLAUDE DINHUT

Après « Manipulations », premier titre de Joachim Kühn - pianiste d’un autre trio qu’affectionnait particulièrement Humair, Triple entente (avec Jean François Jenny-Clark) - les saxophonistes complémentaires Matthieu Donarier (soprano et ténor) et Christophe Monniot (alto et sopranino) mènent la danse avec le soutien déterminant du contrebassiste, dessinant des lignes mélodiques originales sur le blues « Blanc cassé ».

Fin coloriste, Daniel Humair entraîne sur des voies inattendues : il jubile quand les soufflants se lancent dans une éperdue « Bourrée des mariés » plutôt délurée, de Christophe Monniot, composée comme cadeau de mariage. Sûr du tempo, à l’arrière, Humair couve « ses » petits, attendri à la manière d’un Roger Couderc, commentant autrefois les actions des rugbymen brivistes ou biterrois.

Une tendre mélancolie parcourt la composition de Sébastien Boisseau « U mahelo pablo », où Manu Codjia s’adjuge un de ces solos frémissants dont il a le secret.

Pour finir, après un enlevé « Boogie Stomp Shuffle » de Mingus, suit un « MoodIindigo » sans baryton câlin, transformé pour un public conquis, en une version plus exotique, balkanique.

Voilà des musiciens offensifs sans être agressifs, créatifs, modernes sans perdre de vue leurs repères, qui se livrent avec une fougue délicieuse, en jouant dans les marges, de bon cœur.

  • Dimanche 10 juin

Le Sud, un dimanche, second tour des législatives, la journée commence tard, à midi.

Avec heureusement le Nord qui s’invite. Jean-Paul Ricard, lors de ses nombreux déplacements, ne cesse de faire son marché jazz, et ne perd jamais nos amis Belges de vue. Il nous fait donc découvrir ici les Tricycles qui roulent avec vivacité sur le terrain des folklores et des musiques du monde (à la différence de leurs collègues du Rêve d’Elephant Orchestra, qui utilisent un folklore imaginé).

Un univers original, personnel, en tous les cas qu’anime Tuur Florizone à la flûte traversière et à l’accordéon. De la fraîcheur dans cette musique, sensible, intime, qui raconte des petites histoires (« Three Penguins on a Sunday afternoon », « Le parc rouge »…) Un groupe intéressant, ludique, après l’Âme des Poètes découvert l’an dernier qui, avec le bassiste Jean-Louis Rassinfosse, jongleur sur les mots autant que sur les cordes, vient au jazz en partant de la chanson française… Décidément, les musiciens belges ont bien du talent.


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© CLAUDE DINHUT

Le maigre feu de la nonne en hiver, c’était le groupe idéal à entendre dans le château, pourquoi pas dans le cabinet de curiosités, pièce dont on raffolait au XVIIIème siècle ? Pour des raisons d’acoustique et de sécurité, ce fut le duo délicat de Jean-Luc Cappozzo (trompette) et Géraldine Keller (voix), peu électrique et plus adapté au lieu, à la salle de la chapelle, au débouché du superbe escalier classé, à double volée…

Si on n’avait pas le don d’ubiquité, au coeur de cet après midi déjà chaud, l’autre option était d’aller écouter non pas au couvent, mais en plein air, ce trio bien allumé. Une invitation à une certaine jouissance qui aurait pu intéresser le divin marquis.

Sur le label obstiné et toujours novateur, Chief Inspector, que l’on suit avec une attention toute particulière depuis sa création en 2003, est sorti l’an dernier cet album au titre mystérieux dont le sens s’éclaire quand on lit le nom des trois protagonistes : Philippe Lemoine aux saxophones, Olivier Lété à la basse électrique et Eric Groleau aux balais et baguettes… Tout un programme qui ne déçoit pas en live, car le trio s’engage dans un bel échange, envoyant un son ample, des échappées aériennes envoûtantes du saxophoniste sur une rythmique jeune et musclée. C’est tout l’intérêt du choix d’une basse électrique pour impulser un élan sourd, terrien, impérieux, vital. Le courant passe entre ces compagnons (bassiste et saxophoniste se connaissent depuis l’ONJ Barthélémy) avec une réelle intensité.


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© H. Collon/Vues sur Scènes

Le dernier concert, auquel il nous fallut malheureusement renoncer, était celui de Sylvia VERSINI dirigeant son Octet avec une souplesse toute féline. Le public n’a pu manquer de l’admirer dans sa « direction » dansée. Encore une « découverte » ou en tous les cas, une formation propulsée par l’Ajmiseries et dont nous avions apprécié le Broken Heart, sur pièce et en concert : une écriture aux couleurs ellingtoniennes, et parfois mingusiennes, et des solistes talentueux (les soufflants, en particulier Christophe Leloil et Jean-Marc Baccarini).

Ainsi s’achevait cette édition 2007 d’Improvisade avec confirmations, promesses, et heureuses découvertes.

par Sophie Chambon // Publié le 9 juillet 2007

[1Catalogue de la dernière exposition de Daniel Humair :Daniel HUMAIR, Oeuvres sur papier
Réalisée par les Musées de Sens (27 janvier-18 mars 2007) et de Coutances (29 mars au 27 mai 2007) Textes de Michel Bohbot, Michel Boujut, Daniel Humair et Catherine Beloeil.