Scènes

Jazzycolors 2006 (3)

Dernière soirée du festival avec le duo Heinz Sauer/Michael Wollny et le quartet de Milan Svoboda


Après quinze jours de concerts dispersés aux quatre vents de la capitale, des coins et recoins du monde, et des styles qui font le jazz contemporain, l’édition 2006 de Jazzycolors s’achevait sur deux concerts situés dans des instituts voisins de la rue Bonaparte : un splendide duo allemand à l’Institut Hongrois et un quartet local plus anecdotique au Centre tchèque.

  • Heinz Sauer & Michael Wollny Institut Hongrois
    vendredi 24 novembre, 20h

Le plus beau moment du festival (du moins pour les concerts auxquels nous avons assisté) aura été sa conclusion. Ce duo allemand connaît un écho très favorable dans la presse, surtout suite à la sortie cette année de son deuxième disque, sobrement intitulé « Certain Beauty ». Pourtant, du disque à la scène il y a un véritable saut qualitatif qui conduit l’auditeur du bon au splendide. La musicalité, la complémentarité, le sens de l’espace et de la respiration, le goût de la surprise… les qualités des deux musiciens et de leur collaboration éclatent dans de nombreuses directions.

Heinz Sauer n’est pas un inconnu, bien évidemment. Ses participations au Globe Unity Orchestra d’Alexander von Schlippenbach, aux côtés de Peter Brötzmann et Willem Breuker parmi la section de saxophones, ou aux formations d’Albert Mangelsdorff aux glorieuses heures du free germanique dans les décennies 60 et 70, en ont fait une figure majeure du jazz d’outre-Rhin après la guerre, aussi à l’aise au sein des grands orchestres libertaires que des petites formations nourries d’esprit bop. Moins sauvage que nombre de ses collègues issus de ces mêmes ensembles, il a développé sur l’instrument un langage qui ressemble à un cri étouffé. Là où Brötzmann éructe, Sauer suggère, sussurre à l’oreille une complainte douce-amère qui n’est pas sans évoquer le son blues d’Archie Shepp. Peut-être ne se nomme-t-il pas Sauer (« acide » en allemand) par hasard ?


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M. Wollny/H. Sauer © J.-M. Laouénan/Vues sur Scènes

Le duo qu’il forme aujourd’hui avec le pianiste Michael Wollny - repéré au sein du jeune trio berlinois [em] - pourrait sembler atypique à première vue. Quarante-six ans séparent les deux musiciens. L’un est nourri de Monk et d’Ellington quand l’autre lorgne plus du côté de Prince ou de Björk. Et pourtant, grâce à l’addition de leurs histoires et de leurs préférences plutôt qu’à la recherche d’un terrain de jeu commun trop étroit, ces deux-là forment un duo en tout point parfait. Dès lors, plus de raison de s’étonner devant les volutes spirituelles du soprano de Sauer sur la reprise dépouillée du « Where Is The Line ? » de la chanteuse islandaise, ni de l’introduction cubiste de Wollny sur le « Evidence » du moine chapeauté. En effet, l’étonnement cède vite la place au plaisir le plus pur, celui du jeu dans toute son exigence ludique. Ils s’amusent - et nous avec - mais sans jamais que les effets artificiels prennent le dessus sur l’intégrité de la démarche musicale. On a beau connaître un certain nombre des thèmes qu’ils interprètent, il faut être bien malin pour deviner la note qui va suivre.

Sauer et Wollny maîtrisent à merveille l’art de la déconstruction. Ils détricotent leurs morceaux jusqu’à n’en garder qu’un squelette mélodique minimal, le triturant sous le coup d’attaques rythmiques lâches, de notes dissonantes ne devant rien au bruitisme, ou d’une large place laissée au silence. En entremêlant reprises de standards jazz, de chansons pop, compositions personnelles et pièces totalement improvisées, ils arrivent à tenir le public en haleine d’un bout à l’autre du concert. Le regard se concentre sur leur moindre geste, ne se perd pas dans le décor - pourtant fort agérable - de la belle salle de l’Institut Hongrois, signe que l’oreille est elle aussi à l’affût de chaque détail.
Il faut ici remercier Jazzycolors d’avoir fait venir ce duo majuscule à Paris, et s’étonner de ce que les clubs ne se l’arrachent pas.

  • Milan Svoboda Quartet
    Centre Tchèque
    vendredi 24 novembre à 22h

Les concerts donnés dans le cadre festival étaient prévus en un set, à l’exception du concert celui de clôture au Centre Tchèque. Situé à quelques pas de l’Institut Hongrois, dans la même rue Bonaparte, nous avions la possibilité d’assister aux deuxième et troisième sets du quartet du pianiste tchèque Milan Svoboda, dans la cave du Centre aménagée en club de jazz (qui accueille des concerts tous les vendredis soirs). Après les délices du duo Sauer/Wollny, l’ambiance change radicalement. Moins de surprise avec ce quartet qui privilégie l’efficacité sur l’originalité.


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Milan Svoboda 4tet © J.-M. Laouénan/Vues sur Scènes

Dans une veine très marquée par le jazz américain des années 80 (versant fusion), Svoboda et ses musiciens déroulent sans anicroche leurs mélodies simples et puissantes. Qu’on écoute cette musique d’une oreille distraite ou attentive, on a le sentiment que cela ne changera pas grand-chose. L’impression d’avoir déjà entendu cela des dizaines de fois détourne l’attention vers la salle, particulièrement remplie - mais une grande partie du public semble plus là pour partager un verre entre étudiants tchèques expatriés que pour écouter. Il faut dire que l’atmosphère sympathique qui émane du lieu fait plus pour le succès de la soirée que les musiciens, réduits au rôle d’ambianceurs de luxe (peut-être avaient-ils intégré ce fait dans leur production ?).

par Damien Rupied // Publié le 11 décembre 2006
P.-S. :



Loin des grandes machines festivalières qui font l’actualité du jazz en été, Jazzycolors par son parti pris artistique et la proximité qu’il permet avec les musiciens est un de ces petits événements qu’il serait dommage de manquer. On y fait des découvertes agréables, on assiste à quelques moments moins passionnants, et on peut y voir d’absolus chefs-d’oeuvre. Un bon mélange.