Scènes

MEC ! au Mac Orlan à Brest

13 novembre 2014 : Philippe Torreton dit les mots d’Allain Leprest avec Edward Perraud (percussions).


Photo © H. Collon

Sur le papier ces trois-là n’étaient pas destinés à se retrouver ensemble sur scène. Ancien sociétaire de la comédie française, l’acteur Philippe Torreton manie l’alexandrin avec la ferveur qu’on lui connaît et avoue également une passion pour de grands chansonniers, dont fait partie Allain Leprest. Cet héritier de Brel et Caussimon, parolier et chanteur, est pourtant resté dans l’ombre de contemporains comme Ferrat jusqu’à la mort, qu’il s’est donnée en 2011. Le premier, pour lire les textes du second, a souhaité être accompagné par le percussionniste Edward Perraud. L’un des plus prolifiques musiciens de la scène jazz française s’échappe de la tournée du projet Sun Ra de Thomas de Pourquery et Supersonic, pour jouer « MEC ». Un récital-hommage qui n’a rien d’une morne oraison.

Leprest et Torreton sont tous deux normands. Ils se sont connus, se sont appréciés et ont collaboré. Ils partageaient l’amour d’une langue scandée, en vers, dont la régularité se heurte à la déliquescence de thèmes chers aux poètes maudits (les femmes, le plaisir et le désir de vivre mais l’alcool ; le travail et la peur de l’oubli mais le sentiment de vacuité), le tout sur fond de réalisme populaire et bravache.

Ici, toute mise en scène pompeuse est interdite. Le postulat est simple : la récitation des textes d’Allain Leprest, écrits à l’origine pour être chantés, est une mise à nu. Elle doit révéler leur beauté, cachée par des arrangements qui n’ont pas toujours passé l’épreuve du temps. Remettre en lumière un répertoire endeuillé pour le faire entrer dans l’intemporalité. Même quand on s’appelle Torreton, et que l’on sait que Leprest fut lauréat du grand prix de l’Académie Charles Cros, le défi n’est pas aisé. Si l’on ajoute Perraud, un metteur en sons venu d’un autre monde, le risque majeur est que la rencontre scénique entre deux virtuoses du langage tourne en démonstration, et qu’elle écrase les mots d’un parolier et poète resté modeste.


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Philippe Torreton Photo Hélène Collon

Pourtant, dès l’ouverture, l’interpellation « Mec ! » et la chanson éponyme, on se détache sans mal de la version originale au profit de l’interprétation qu’en donnent ces frères siamois improbables. Ils sont reliés par la tête et opèrent une métamorphose subtile. Leurs regards ne se cherchent que rarement. Leurs métronomes internes sont à l’unisson. Il faut dire qu’avec quinze représentations au compteur en deux mois, le rodage est fait.

Ce lien leur permet d’occuper la scène de manière opposée mais complémentaire. Côté jardin, Perraud, esthète et dandy polychrome, étale au sol un attirail d’instruments dorés. Côté cour, Torreton, conteur hanté vêtu de noir, se dresse avec un aplomb absorbant la lumière. Cette union, du point de vue des spectateurs du Mac Orlan disposés sur un gradinage vertical, forme un yin et yang à la rondeur bienvenue, en phase avec l’appétence d’Allain Leprest pour les courbes féminines. Si cet appétit naturel fait glisser le flot de paroles dans le badin (« Ton cul est rond »), là où le charisme de Torreton fait mouche, ce qui cueille le public aussi, c’est la partition inventive d’Edward Perraud, que seuls les pourfendeurs non éclairés voient comme un illuminé. En amateur de haute voltige sonore, il gratte des cordes, frotte des peaux, dose ses frappes à l’aide de maillets, occupe l’espace de contorsions musicales d’une précision sidérante et d’une poésie théâtrale, certes, mais toujours respectueuse.


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Edward Perraud Photo Hélène Collon

Alors que dehors, le crachin ad hoc sublime des textes comme « Il pleut sur la mer », décidément, on se dit que la mise à nu réussit à des refrains tels que celui de « Y’a rien qui s’passe », qui en sort révélé. Après un hymne à l’amour post-mortem à Piaf (« Edith »), on ressort de ce grand bain de poésie un peu sonné. Bercé par tant de maîtrise, le public a le choix. Soit la mécanique « horlogère » de la récitation vous caresse les sens et vous endort (on peut regretter, que le public ce soir-là soit resté trop scolaire ou n’ait manifesté son enthousiasme qu’en restant bouche bée). Soit l’ivresse du conteur qui claudique mais jamais ne trébuche (pas une seule faiblesse du récitant au cours de cette heure de faux monologue), vous happe par vagues successives et vous emporte. Loin.

Vu la ferveur avec laquelle l’exercice est exécuté, c’est sans aucun doute la seconde option qui a prévalu ce soir-là à Brest, et rappelé sur le devant de la scène le troisième larron - pour « Le temps de finir la bouteille » - celui que l’on a oublié d’applaudir au commencement : Allain Leprest.