Entretien

Napoleon Maddox est pour Louverture

Entretien avec le poète et beatboxer Napoleon Maddox.

Napoleon Maddox © Antoine Saba

Un artiste complet. C’est ainsi qu’on peut qualifier Napoleon Maddox, principalement connu comme MC, producteur et « beatboxer », alors qu’il est aussi poète et plasticien. Il y a quelques années, il contribuait au projet « Home » avec le collectif Papanosh, dont il avait croisé la route par l’intermédiaire du poète/saxophoniste Roy Nathanson - non sans avoir, au préalable, déployé son art vocal aux côtés d’Archie Shepp. Désormais, il a établi de solides connexions artistiques dans la région de Besançon. Sans oublier ses racines afro-américaines, il édite un album à la mémoire de Toussaint Louverture avec le producteur Sorg.

Napoleon Maddox © Margaux Rodriguez

- Qu’en est-il de votre carrière européenne de nos jours ? Peut-on voir dans vos séjours artistiques sur le Vieux Continent une suite de l’exil d’artistes afro-américains tel qu’il s’est développé il y a un siècle environ ?

Actuellement la plupart de mes activités se déroulent en France, ainsi qu’en Italie et en Suisse, à un moindre niveau. Par rapport aux artistes afro-américains qui m’ont précédé en Europe, je pense que la technologie a tout changé, ainsi que l’existence de l’Union Européenne. Il y a cependant un point commun : comme mes prédécesseurs, j’ai la chance d’expérimenter le quotidien et les possibilités en dehors des États-Unis, tout en étant conscient qu’en France, on n’est pas à l’abri d’un racisme aux racines coloniales.

- Comment en êtes-vous venu à travailler sur la mémoire de Toussaint Louverture ?

J’ai été engagé comma artiste associé avec La Rodia à Besançon. Une partie du travail consistant à développer des actions culturelles avec différentes institutions locales. D’autre part, je devais proposer une nouvelle création à l’issue de la résidence. Alors que je cherchais une thématique, j’ai découvert que Toussaint Louverture avait fini ses jours enfermé au Fort de Joux, à environ une heure de route. J’ai visité l’endroit et j’ai vu la cellule où il était enfermé. Puis, dans une sorte de synchronicité, tout s’est aligné au fur et à mesure du projet : depuis les recherches et la création avec Sorg jusqu’à la présence de Carl-Henri Morisset, en passant par Jowee Omicil et Cheick Tidiane Seck.
Étonnamment, les mots du président Macron sur Haïti ne m’ont guère surpris [1] Maya Angelou a dit : « Quand les gens vous disent qui ils sont, croyez-les ». Je n’avais rien de nouveau à écrire suite à la déclaration de votre président. Les conséquences du colonialisme parlent plus fort que ses mots. C’est une réalité dont on parle dans « L’ouverture de Toussaint ».

- Comment avez-vous travaillé avec Sorg ?

On a mis en place une méthode de travail très efficace où les idées vont et viennent en toute liberté et avec conviction. Cela fait plus de dix ans que nous travaillons ensemble et il est évident que notre collaboration repose sur une sorte d’étincelle spéciale. C’est quelque chose qu’on ressent aussi bien en studio que sur scène en duo, ou pendant des ateliers ou même des créations inédites. Sorg est plus qu’un beatmaker : il est compositeur et guitariste, ce qui donne une touche spécifique à ses productions hip-hop.

Quand je me lance dans un free style, j’essaye de m’imaginer parfois comme un saxophoniste

- Comment combinez-vous vos écrits avec les musiciens présents sur l’album ?

90% de ce que nous avons écrit collectivement provient de conversations sur nos lectures, nos recherches ou même nos approches des sujets concernant l’indépendance de Saint-Domingue [2], les soulèvements organisés des gens qui luttaient pour l’indépendance de la colonie, le développement de la République Française, l’émergence de Toussaint Louverture, ses stratégies, jusqu’à son emprisonnement et son lent assassinat. On a beaucoup lu et débattu autour de ces questions, partageant des livres et des sources sur internet. On a fait en sorte de retranscrire ça en énergie musicale.

Napoleon Maddox © Antoine Saba

- Votre rap, tant dans le flow que dans le beatboxing, semble imprégné de jazz. Pouvez- vous nous en dire davantage sur la façon dont ce dernier influence votre créativité ?

Le gospel, le blues, le jazz, le rock & roll, la soul, le reggae, le R& B, le funk, le hip-hop, la techno, la house : pour moi, toutes ces formes sont liées. C’est ce qui fait la beauté du hip-hop. Les créateurs de ce mouvement n’étaient d’ailleurs pas uniquement DJs, danseurs, MCs, grapheurs. Eux-mêmes transmettaient un profond amour pour la musique, la culture et la créativité qui s’étaient développées avant eux. Il est indéniable qu’on peut retrouver dans mon flow des éléments de be-bop ou de free jazz, même s’il ne s’agit pas d’une transposition littérale. J’aime me dire que j’y intègre du swing et des motifs qui ne seraient pas présents sans l’influence du jazz. Quand je me lance dans un free style, j’essaye de m’imaginer parfois comme un saxophoniste, ou bien d’approcher le jeu d’un guitariste, d’un pianiste ou d’un batteur.
Quant à mon style de beatboxing il est très influencé par Elvin Jones, Art Blakey, ainsi que par le jeu de mon ami et mentor Hamid Drake. Aux débuts de ISWHAT ?!, avant de l’inclure en tant que batteur dans la formation, on passait des heures et des heures à répéter à partir des compositions de l’album d’Elvin Jones Putting It Together. On a d’ailleurs un nouvel album en vue avec cette formation, même si notre activité scénique n’est guère développée ces derniers temps. Mais dans tous les cas, j’ai aussi un patrimoine familial enraciné dans le gospel et la chorale à l’église.

- Comment concevez-vous les ateliers d’action culturelle que vous pratiquez en France et aux États-Unis ?

Quand on partage un projet avec la plus grande sincérité possible, on peut parfois aboutir à des créations exceptionnelles, notamment avec des jeunes. Plus le projet est partagé, plus cela ouvre des perspectives et des manières de le réapprendre. J’ai aussi animé des ateliers ailleurs en Europe ou encore aux Antilles. C’est très intense pour moi de développer des ateliers à Cincinnati, ma ville d’origine : c’est le genre d’expérience dont j’aurais voulu pouvoir bénéficier lorsque j’étais un jeune étudiant.

par Laurent Dussutour // Publié le 28 septembre 2025
P.-S. :

[1Le 19 novembre 2024, l’hôte de l’Elysée se permettait de traiter les Haïtiens de « complètement cons » en marge du G20 à Rio de Janeiro. Ce, à quelques mois du bicentenaire de l’indépendance de la première république Noire de l’histoire.

[2Le nom colonial de l’île comprenant Haïti et la République Dominicaine.