Chronique

Sophia Domancich

Snakes and Ladders

Sophia Domancich (p, kb, samplers), Jef Morin (g), L. Winsberg (g), S. Goubert (perc), J. Moze (kb, dms), R. Marc (samplers, elec), R. Lopez (perc, voc), John Greaves (voc), Robert Wyatt (voc), N. Maddox (voc), H. Paganotti (voc)

Label / Distribution : Cristal Records

« En d’autres lieux, il est cinq heures, différemment. »
Ce beau vers de Jacqueline Cahen [1] résume bien l’étrangeté et l’ambivalence du nouvel album de Sophia Domancich. Dite par un John Greaves à l’inentamable classe rocailleuse (« Est-ce l’heure du thé ? ») et portée par un piano influencé par Berg, la phrase résonne en français et en anglais comme un mantra délicat qui vous entraîne dans un univers où les frontières des genres s’effacent à l’heure du crépuscule des songes.
Car Snakes and Ladders est une traversée intime au sein d’une forêt inquiétante et touffue qui n’a pour lumière que la musique. Une forêt hantée par les spectres de la vie et de la mort, du hasard et du destin, qu’on y croise çà et là comme dans un conte de Dickens.

Prise d’un subit intérêt pour les voix, Sophia Domancich réalise [2] pour la première fois un disque entièrement composé de chansons - qui sont dans ces bois obscurs autant de clairières aux couleurs distinctes. On pense aussi, bien sûr, au damier bigarré de « Snakes and Ladders » [3] dont les cases peuvent soit vous propulser vers un avenir semé d’embûches, soit provoquer un - éternel ? - retour.
Or, des retours, des remémorations, ce beau disque en comporte beaucoup.

Il y a tout d’abord l’empreinte entêtante de « Funerals », thème qui boucle un parcours initiatique et sinueux entamé avec l’album du même nom (1991) en passant par le Triana Moods du quintet Pentacle [4] et le très noir Lilienmund [5], mais aussi ce « Lucky Day » « Back Where We Began » [6] sous la plume (déjà) de John Greaves (qui le reprendra sur son Songs en le confiant à la voix de Susan Belling.) À côté de Sophia Domancich, on trouvait (déjà !) sur Songs Robert Wyatt, qui revient aujourd’hui avec superbe « Wilderness » [7] discrètement enluminé par le batteur ô combien coloriste Simon Goubert. Outre Greaves, d’autres complices de plus ou moins longue date font aussi leur retour sur Snakes and Ladders, présents ou suggérés : après une apparition de Napoleon Maddox, Ramon Lopez prête sa voix touchante et fragile à « Mis manos te acarician », flamenco en clair-obscur, page apaisée au centre de l’album, caressée par la guitare sobre de Louis Winsberg ; dans la famille musicale et/ou affective de la pianiste, Himiko Paganotti et sa tessiture profondément altiste, propre à suggérer des images tantôt vénéneuses et funèbres sur une simple inflexion (« Lucky Day », inspiré par un poème de John Donne) tantôt malicieuses (le très victorien « In The Box ») sont pour une bonne part dans l’atmosphère british, irréelle, étrange – en un mot uncanny - de ce disque ; mais les arrangements de Jocelyn Moze et de Jef Morin y sont aussi pour quelque chose...

Portés par ces beaux interprètes et par une musique extrêmement personnelle, ces paroles et ces chants extériorisent à présent les voix intérieures de Sophia Domancich qui, jusqu’alors, s’étaient beaucoup exprimées à travers l’improvisation, ainsi bien sûr que l’écriture, au sein de ses formations ou de celles de Simon Goubert, entre autres. Malgré une couleur d’ensemble méditative, elles laissent ici entendre l’espoir : sur un même texte, le sombre et très rock « …Of Night » répond au slam en flots inquiétants de Maddox (« The Island… »), mais le morceau est illuminé par la voix d’Himiko Paganotti, filtrant comme un rai de soleil entre les arbres...

À faire ainsi retour sur elle-même, la pianiste résume en un disque introspectif l’ensemble de son parcours intransigeant mais fidèle, sans doute pour mieux aller de l’avant. En ressort-elle aussi chamboulée que nous ? Les dés en sont jetés.

par Franpi Barriaux, Hélène Collon // Publié le 9 décembre 2010

[1Poète et traductrice française décédée en 2007, animatrice avec Jean-Jacques Lebel du collectif Polyphonix.

[2C’est le mot puisque de bout en bout, trois années durant, elle a assuré le contrôle de ce projet, sur le plan technique aussi bien qu’artistique.

[3Sorte de jeu de l’oie très apprécié des enfants britanniques où les échelles permettent d’avancer et les serpents de rétrograder. Dans sa version originale - indienne -, il met plutôt en scène les Vertus et les Démons.

[4Avec Simon Goubert, Jean-Luc Cappozzo, Michel Marre et Claude Tchamitchian, Sketch (2002) et Cristal (2007).

[5Avec ses incursions dans les eaux troubles de l’électronique (signées Raphaël Marc, sans bruit (2009).

[6Toujours sur Funerals.

[7Sur un texte signé de son épouse Alfreda Benge, dite « Alfie ».