Scènes

Pérégrinations jazzistiques varoises

Compte rendu de deux soirées aux festivals Jazz à Porquerolles et Jazz à Toulon


Archie Shepp (C. Charpenel)

L’été, le Var est riche en jazz. Pas que, certes. Mais entre Toulon, Porquerolles, La Londe-Les-Maures, Brignoles et Ramatuelle, la moisson de notes bleues a de quoi enrichir le cœur et l’esprit, ce qui n’est déjà pas si mal...

Jazz à Porquerolles, 12 juillet 2021

C’est sur l’île du littoral varois qu’Alain Damasio esquisse les contours d’une révolution zadiste à venir dans son roman total « Les Furtifs ». Alors, y aller pour revoir encore une fois le vénérable Archie Shepp, figure tutélaire (plus que parrain, en fait) du festival Jazz à Porquerolles, c’est finalement rêver d’un autre futur.
Le fondateur et directeur artistique de l’évènement, Franck Cassenti, ne nous démentirait certainement pas, lui qui cherche à « Changer le monde » (titre de son dernier documentaire, émouvant recueil d’archives sur le festival insulaire) avec les musicien.n.e.s qu’il convie depuis vingt ans. La crise pandémique a contraint l’organisation à réduire la voilure concernant les propositions hors têtes d’affiche, qui font habituellement tout le sel de la chose. Pour autant, la convivialité est une valeur sûre ici : les bénévoles sont toujours aussi présents, et leur accueil tend à faire oublier que l’île est tout de même principalement fréquentée par des classes aisées. Voire plus qu’aisées. Aussi, faire d’Archie Shepp, ce vieux bluesboy marxiste, un parrain de l’évènement, c’est une forme de revanche sociale.

on est sur l’île de la culture


En a-t-il conscience lorsqu’il monte péniblement sur scène, soutenu par Marion Rampal ? Le fait est que, du fait de ces satanées contraintes sanitaires, le concert se déroule sur le domaine de la fondation Carmignac [1]. Mais il n’en a que faire, Archie. Il est là, avec son regard toujours vif, son sax ténor doux et rugueux, sa voix de preacher gospel, avec miss Rampal donc, et Pierre-François Blanchard (piano). Michel Benita reste titiller sa contrebasse sur les premiers morceaux et s’éclipse rapidement pour laisser le trio s’exprimer en toute plénitude. « On s’est invités dans l’univers d’Archie et lui s’est invité dans le nôtre lors de répétitions dans son salon », devait déclarer la chanteuse. Et il faut le voir, plus que l’entendre, réciter du Verlaine : « Le ciel est par-dessus le toit/Si bleu si calme », reprenant à son compte la sagesse du poète, suite à son expérience de la prison, pour ce collage osé avec une musique de Fauré par le pianiste et la chanteuse concocté pour l’album « Le Secret ».

Archie Shepp (Christophe Charpenel, 2017)

Il faut le voir, plus que l’entendre, jouer de la colonne d’air de son instrument : on a la sensation qu’il invite l’auditoire dans son souffle émancipateur. Blanchard balance un swing langoureux pour « There Is a Balm in Gilead », un gospel incitant à l’utopie. Les voix de Shepp et de la chanteuse se déploient comme autant d’invitations à emprunter quelque chemin de fer souterrain (underground railroad, ces itinéraires que prenaient les esclaves en fuite des plantations du Sud vers le Canada). Entre les graves de stentor du vénérable Afro-américain et les aigus cristallins de la chanteuse, c’est la nature qui nous est dévoilée lors d’une berceuse aux résonances écologiques. Et si tout cela n’était que du « Déjà Vu » ? Le titre du morceau de Shepp est un beau clin d’œil à sa francophilie, comme un flash-back sur sa prolifique carrière, sans nostalgie cependant : le duo en questions/réponses entre le saxophone et le piano procure des frissons. Le trio prend plaisir à déconstruire quelque standard comme « I Wish You Love » : l’appogiature de sax ténor avant le pont est d’une pertinence sans faille, et le fait que la chanteuse reprenne le « verse » (l’introduction) avant que Shepp ne chante le thème comme un soul brother est vraiment un monument de dialectique jazz. Pas la peine d’en rajouter : un petit « Don’t Get Around Much Anymore » (Duke Ellington, of course) pour inviter le public à taper les deuxième et quatrième temps (ça n’a pas raté : en bons Européens, les spectateurs commencent à taper les premier et troisième temps mais Rampal veille au grain et les ramène dans le droit chemin). En rappel, un « Ballad for a child » issu de l’album « Attica Blues », belle façon de rappeler tout ce que le jazz révolutionnaire de Shepp doit aux émotions enfantines.

Juste avant, en première partie, il y avait le sympathique trio Ronnie Lynn Patterson (piano, chant), Michel Benita (contrebasse), Aldo Romano (le batteur est aussi l’un des parrains de Jazz à Porquerolles). Ça fonctionne, évidemment, surtout grâce à la contrebasse soyeuse et au don d’ubiquité du batteur. Belle prestation de la flûtiste et cheffe de chœur Nathalie Odenay sur « Estate », incontournable thème de saison. « On n’est pas sur l’île de Porquerolles, on est sur l’île de la culture », avait déclaré Cassenti en ouverture de la soirée.

Jazz à Toulon, 16 juillet 2021

31 ans de festival en rade. Alors certes pas d’itinérance dans les divers quartiers de la ville, pandémie oblige, mais une programmation toujours appétissante et une gratuité bienvenue pour permettre au plus grand nombre d’accéder à des plateaux de qualité - ainsi de Kenny Barron, qui se produisait à des tarifs élevés dans des festivals provençaux, sauf celui-ci.

En ouverture de festival, ce soir-là, « Remember Stan Getz » orchestré par Sylvain Rifflet. Le sémillant sax ténor transpose dans ses rêves l’univers de celui que l’on surnommait « The Sound », avec une formation ad hoc. Le duo d’introduction avec Airelle Besson met la barre haut. Très haut. D’ailleurs Rifflet, en bon leader, saura s’éclipser le temps d’un « Throw It Away » sur lequel la trompettiste exposera le thème avec une émotion rappelant la puissance poétique de l’original chanté par Abbey Lincoln, dont la voix était rehaussée par le son suave de Getz. De suavité il sera question avec un medley bossa (« La seule femme à laquelle il est resté fidèle » devait déclarer Rifflet) d’anthologie, ainsi qu’avec les remarquables prestations au vibraphone et au marimba de Pascal Schumacher (souvenirs de Gary Burton obligent) ou encore du violoniste Mathias Lévy, du quatuor à cordes Appassionato (« With Strings » c’est confondant).
Bien sûr, le bop est là, dès le début, avec ce « Pennies from Heaven » qui date de l’époque où Getz enregistrait onze albums en sept jours - avec Chet Baker notamment, cela va sans dire. Et puisqu’il y a là matière à un futur album, autant terminer le set toulonnais par quelques propositions issues de l’album « Refocus », en hommage à « The Sound ». Soulignons l’excellence du son d’ensemble : celui, naturel, de l’orchestre (impeccables Nelson Veras -guitare-, Florent Nisse -contrebasse- et Ziv Ravitz -batterie) et, ce qui devient rare à l’heure de la course aux graves dans les réglages des sonos, celui fourni par l’équipe technique présente ce soir-là...

par Laurent Dussutour // Publié le 10 octobre 2021
P.-S. :

[1Un de ces spots de la « haute » pour l’art contemporain… 5 euros le verre d’un excellent vin blanc de l’île dans un verre en carton : non, décidément, les bourgeois n’ont pas de goût