Entretien

Nguyên Lê

Entretien avec un guitariste amoureux des fusions rêveuses

Plein de douceur et de tendresse, Walking on the Tiger’s Tail (ACT), le dernier opus du guitariste Nguyên Lê, contraste avec la fusion furieuse et électrisante de son hommage à Hendrix. Accompagné d’Art Lande (piano), Paul McCandless (sax, clarinette basse, hautbois) et Patrice Héral (percussions, batterie, boucles), Nguyên Lê semble vraiment à l’aise dans ce contexte aussi proche du jazz que de la musique de chambre. Rencontre quelques minutes avant son concert du 11 juin 2005 au Parc Floral de Vincennes.

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Nguyen Lê © H. Collon

  • Tu présentes aujourd’hui la musique de ton album paru en avril, avec une nouvelle formation. S’agit-il d’un tournant dans ta carrière ?

Je dirais que c’est plutôt un retour, avec tout ce que je suis devenu depuis. C’est un groupe avec Art Lande et Paul McCandless, des musiciens avec qui j’ai fait mes deux premiers disques. Art a été très important pour moi, et ça faisait très longtemps que je voulais revenir à ce que j’appelle ma musique pour piano. Je n’ai pu réaliser cela qu’avec Art, qui est devenu mon pianiste préféré. Depuis mes deux premiers disques, j’ai fait énormément de choses qui ne comportaient quasiment pas de piano. Là, toute la musique est écrite pour le piano, pour Art et Paul et ce son si délicat qu’ils ont ensemble. Je voulais retrouver cette subtilité dans le pianissimo que l’on ne peut avoir qu’avec des instruments acoustiques.

  • D’ailleurs c’est une formation qui ne comporte pas de bassiste…

Ça c’est encore une autre histoire… Au départ, nous avons joué en trio Art, Paul et moi. On a fait quelques concerts qui se sont très bien passés. La formule était parfaite pour combiner ce goût pour l’écriture et l’aventure de l’improvisation collective. C’est assez rare quand tout ça est réuni, et je ne voulais pas gâcher cette rareté avec un bassiste. La fonction de la basse, c’est justement la base. Et des fois, ça peut empêcher de voler…

  • Cette absence n’est pas si évidente, vous avez tous exploré les registres graves…

Absolument. On peut devenir à tour de rôle le bassiste du groupe, avec des sons différents. On peut aussi désirer ne pas avoir de basse pour garder un côté très léger et aérien.

  • Sur cet album, on retrouve la patte Nguyên Lê, toujours incisive mais peut-être plus chantante et délicate…

Avec des instruments acoustiques, je ne peux pas me permettre de mettre le turbo comme je le fais dans mon groupe sur Hendrix. Je suis conscient qu’il faut respecter les timbres.

  • Tu as eu de graves problèmes de santé ces deux dernières années. Une telle épreuve bouleverse-t-elle ton approche de la musique ?

Déjà, ça m’a fait sentir à quel point la musique était importante, vitale. Le fait d’avoir toujours la musique en moi, c’est ce qui m’a sauvé… Quand je suis sorti de ces moments difficiles, j’ai voulu rendre hommage à la musique qui m’avait tant donné, et le faire avec ces êtres chers que sont Art et Paul.


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© Patrick Audoux

  • Tu n’abandonnes pas pour autant tes projets plus orientés fusion ?

Pas du tout. Je tourne dans le monde entier avec le projet Hendrix. J’adore faire les deux, et je ne resterai jamais dans un seul de ces côtés-là. J’adore autant la transe et l’énergie débridée que l’on peut avoir avec l’électricité que la subtilité d’une ballade…

  • Tu travailles encore beaucoup la guitare ?

Ça dépend dans quel sens. Je travaille des choses héritées de l’écoute d’instruments traditionnels. Par exemple des glissandos, des trucs spécifiques. Pas du tout les gammes ou les grilles…

  • Ça c’était plutôt ta jeunesse…

(rires) Voilà ! J’ai passé quand même quelques années à le faire !

  • Quelles sont les musiques traditionnelles qui t’inspirent ?

Bien sûr il y a la musique traditionnelle vietnamienne. Sinon j’écoute aussi des guitaristes merveilleux qui ont intégré les techniques, le son et le phrasé de leur propre musique traditionnelle, tout en jouant sur un instrument occidental. Je pense notamment à un guitariste de Crimée qui jouait comme Stanley Jordan dix ans avant lui, et qui joue la musique d’Europe de l’Est avec un tapping monstrueux.

  • Tu as développé pour ta part une grosse technique de vibrato…

Avec un vibrato on peut changer toutes les attaques, et faire des choses impossibles à réaliser sur une guitare « normale » : baisser le pitch d’une note jouée par exemple. Sur une guitare normale, on peut seulement monter le pitch en faisant un bend. Tout ça pour dire que le vibrato fait vraiment partie de mon arsenal d’expression sur la guitare électrique. J’ai pu développer tout un vocabulaire d’ornementation. Je peux ainsi faire sonner la guitare comme le monocorde, un instrument traditionnel vietnamien. Si je n’ai pas de vibrato sur une guitare, je suis très frustré !

  • Revenons à ton album. Son titre est assez intriguant. Quelle est la signification de ce Walking on the Tiger’s Tail, en français « Marcher sur la queue du tigre » ?

Cela vient d’un livre chinois ancien, le Yi King, un livre de divination que l’on utilisait pour essayer de se trouver soi-même et de reconnaître son propre destin. Un des développements s’appelle « Marcher sur la queue du tigre ». Ce tigre est symbole du danger. La leçon des sages chinois, c’est justement d’apprivoiser ce tigre pour devenir soi-même, la plus grande patience et subtilité. Si le danger a été bien combattu, on peut connaître le succès. Si je fais un parallèle avec la maladie, je dirais que la plus belle manière de l’affronter c’est justement de l’intégrer parce qu’elle fait partie de soi. Il ne faut pas la rejeter. Et si on réussit à acquérir cette patience, ce déni de soi, on s’en sort transformé.

  • La lecture peut faire naître des idées musicales ?

Ça va dans les deux sens. Le rapport entre la musique et le texte est assez complexe. Le texte peut inspirer des musiques, mais j’aime bien aussi aller dans l’autre sens. Pour cet album, j’ai beaucoup cherché dans les bouquins. J’ai trouvé des phrases qui résonnaient en moi, et je les ai assignées à des morceaux de musique.

  • Tu es chez ACT, label allemand, depuis plus de dix ans. Pas si courant pour un jazzman français…

Tout à fait… Avant de signer chez eux, j’avais trouvé qu’il n’y avait pas de véritable suivi sur mes deux premiers albums. Il me manquait aussi une ouverture sur l’étranger. On peut très rapidement tourner en rond si on reste en France. On ne se rend pas compte à quel point la France a un côté fermé, surtout au niveau du business des concerts. Avec ACT, je suis allé en Finlande, en Pologne, en Suisse, en Espagne…

  • Tu es aussi allé jouer au Viêt-Nam ?

J’ai joué l’an dernier avec la chanteuse Huong Tanh. C’était génial ! Tout ce projet est basé sur des musiques traditionnelles que j’arrange. Quand on a joué cette musique à Hanoï et Saïgon, on faisait déjà leur musique. Je dis « leur » parce que mes parents sont vietnamiens, mais je suis né à Paris. J’ai donc un rapport assez compliqué avec le Viêt-Nam. Officiellement je suis plus français que vietnamien, mais j’ai toujours essayé de développer le Viêt-Nam qui est moi. La manière dont je joue la musique traditionnelle ouvre l’imaginaire pour les Vietnamiens de souche qui ne soupçonnaient pas que leur propre culture pouvait aller jusque-là. Pour eux, il n’y a qu’un « Viet-kyo » (Vietnamien qui vit en France) pour pouvoir faire ce travail.

  • Pour finir, quelque chose de plus léger… Tu as toujours un look assez étonnant. C’est une vraie passion ?

J’ai toujours aimé ça. Je me suis calmé parce qu’à l’époque d’Ultramarine, je craquais vraiment sur les fringues. J’ai toujours trouvé ça idiot, puisqu’il faut s’habiller, de choisir des vêtements qui ne sont pas remarquables. Ça n’a rien à voir avec la scène, je suis aussi comme ça dans la rue !