Portrait

Øyvind Skjerven Larsen, cap au Norsk

Entretien avec l’ancien coordinateur du réseau pour le jazz norvégien, le Norsk Jazzforum, devenu cette année le directeur artistique de Oslo Jazz Festival.


La Norvège est assise sur une montagne d’argent. C’est l’un des pays les plus riches au monde, grâce à son sous-sol notamment, mais surtout grâce à une gestion financière qui est basée sur l’anticipation : on garde de l’argent au chaud, au cas où. Mais l’argent est aussi placé dans la société pour aider à son amélioration et sa sensibilisation culturelle, intellectuelle et citoyenne.

Aussi, le Norsk Jazzforum, dont Øyvind Skjerven Larsen a été coordinateur, peut financer plusieurs programmes pour diffuser le jazz norvégien à l’étranger et inviter les professionnels à découvrir la scène sur place. Parmi les évènements incontournables (qui sont nombreux), le festival de jazz d’Oslo, dont justement, Øyvind Skjerven Larsen, vient de prendre la direction artistique. C’est plus qu’il n’en faut pour proposer un entretien avec celui qui connaît parfaitement la scène jazz norvégienne.

Øyvind Skjerven Larsen. © Jan Granlie

- Comment passe-t-on de Norsk Jazzforum au festival Oslo Jazz ?

Pour moi, c’était le bon moment pour quitter le monde structuré du Norsk Jazzforum avec beaucoup de demande de subventions, d’aides au projet, et d’appels à soutien de la part des musiciens et des groupes et d’aller travailler pour le festival de jazz d’Oslo. J’aime les défis et après six ans comme coordinateur, j’ai senti qu’il était naturel pour moi de commencer à travailler comme directeur artistique et directeur général. Du point de vue du festival, il faut se concentrer sur d’autres objectifs que ceux de l’organisation. Il y a un aspect financier dans la gestion d’un festival à grande échelle et il y a beaucoup plus d’informations à traiter lorsque vous travaillez en tant que programmeur. L’objectif le plus important reste toujours le même, à savoir les musiciens et leur musique. Présenter le jazz au sens large, du traditionnel à l’avant-gardiste, c’est ce que je voulais faire depuis un certain temps. Je me sens très chanceux d’en avoir l’occasion maintenant.

Prisonniers, étudiants et retraités : tous aux concerts

- Quels sont les projets du festival ?

Un nouveau projet que nous lançons maintenant est le programme financé par l’UE appelé The Jazz Workshop, destiné aux étudiants qui composent pour de grands ensembles de jazz. C’est un projet que nous réalisons avec l’académie de musique d’Oslo, les festivals et les académies/conservatoires d’Edimbourg/Glasgow, Hambourg, Nuremberg et Bologne. Passionnant et très excitant. Nous présenterons la première de la nouvelle musique de ce projet dans notre festival l’année prochaine.

- Comment sont choisis les partenaires ?

Les partenaires pour The Jazz Workshop sont choisis par l’académie de musique, et sont issus d’académies/conservatoires qui ont une formation jazz spécialisée dans la composition pour grands ensembles.

Nous avons aussi un programme de présentation appelé Nordic Showcase. Il concerne les étudiants et les jeunes musiciens, et nous choisissons 12 groupes chaque année pour jouer dans les showcases de notre festival. Dans ce programme, nous invitons également les musiciens à participer à des master classes avec des musiciens confirmés. D’autres projets comprennent des concerts pour les détenus dans les prisons et une tournée dans des maisons de retraite dans la région d’Oslo.

- À côté du Nordic Showcase, il y a aussi les Nordic Jazz Comets et leur récente session parisienne. Comment expliquez-vous cette collaboration nordique dans le jazz qu’on ne trouve pas, par exemple, dans un Latin Jazz Lovers ou les Tyrol Jazz Cliffhangers ou même les Celtic Jazz Highlanders, etc... Autrement dit, pourquoi existe-t-il encore des frontières dans le jazz du reste de l’Europe que vous, pays nordiques, n’avez pas ?

Ce sont deux programmes très différents, les Jazz Comets et les showcases.
Les Nordic Jazz Comets existent depuis vingt ans et sont passés d’un concours appelé Young Nordic Jazz Comets, à la version actuelle où les spectacles sont présentés dans des festivals comme London Jazz Festival, Scope à Berlin, Umeå, à Paris avec Jazz Migration etc.
Le réseau autour des Comets est créé par les organisations de jazz nordiques (Norsk Jazzforum, Svensk Jazz, Jazz Finland, JazzDanmark et Iceland Music Export/the Icelandic Music School).
L’idée de ce réseau est de présenter les pays nordiques comme une entité marquée. Cela s’explique par le fait que nous sommes cinq pays relativement petits par rapport aux grands pays européens. Et le fait que le réseau ait été capable de travailler et d’évoluer ensemble depuis 20 ans, montre que cela vaut la peine de s’unir pour renforcer nos relations de voisinage.

Le Nordic Showcase n’est pas un réseau avec des partenaires dans les autres pays nordiques comme les Comets. Le Nordic Showcase est essentiellement un programme de showcases pour les festivals de jazz où nous pouvons présenter des musiciens en début de carrière. Nous permettons aux musiciens en dehors de la région nordique de s’inscrire pour le showcase, dans une certaine mesure. Mais nous voulons garder les pays nordiques comme base de ce programme.

Il existe une structure de financement pour des programmes culturels nordiques comme ceux-ci, appelée Fonds nordique pour la culture. Ces fonds permettent de construire des projets nordiques comme les Nordic Jazz Comets et Nordic Showcase.

le jazz n’est pas vraiment un style. C’est une façon de jouer de la musique

- Ne pensez-vous pas qu’il y a trop de festivals de jazz en Norvège ?

Pas du tout. Je pense que c’est un bon équilibre, et pour être honnête, je suis toujours heureux de voir de nouveaux festivals apparaître. Il y a 26 festivals de jazz en Norvège, et il pourrait y en avoir encore plus si l’on songe à tous les musiciens qui vivent en Norvège et qui font des concerts pour vivre.

- Que pensez-vous de la scène jazz norvégienne ?

Il y a une ouverture dans l’approche du jazz et de la musique improvisée en Norvège que j’aime bien. Comme dans de nombreux autres pays européens, il y a une scène mainstream moderne et forte, et personnellement j’aime beaucoup cette scène. Mais il y a aussi une scène parallèle où naît constamment de la nouvelle musique. Musique inspirée de la musique classique contemporaine, de la musique folk, de la musique électronique, du punk, du bouddhisme zen, du hip-hop, etc. Cette prise de conscience que le jazz peut être tout ce que l’on veut est une chose qui me tient à cœur. Vous savez, le jazz n’est pas vraiment un style. C’est une façon de jouer de la musique, et pour moi, c’est aussi une façon d’écouter de la musique.

- Que pensez-vous de la scène jazz française ?

J’ai eu la chance de me rendre à quelques festivals de jazz français l’année dernière, et je dois dire que je suis impressionné. Il y a une énorme variété d’expressions artistiques et musicales, et j’aime le fait que beaucoup de groupes ont des instrumentations non conventionnelles. Un autre aspect me semble être que les jeunes musiciens français sont proches d’autres formes d’art comme la poésie ou les arts visuels qui se fondent dans leurs expressions artistiques.
Plus j’apprends à connaître la scène française (et norvégienne), plus je vois que c’est une scène jazz européenne. De nombreux musiciens traversent les frontières pour explorer et se produire avec des musiciens de différentes nationalités. C’est ce qui fait du jazz un si bel art. Il voyage léger, change tout le temps et communique très bien malgré les barrières linguistiques ou autres obstacles. Je pense que l’âge d’or du jazz ne remonte pas à 50 ou 60 ans. L’âge d’or c’est maintenant !
La musique n’a jamais été aussi ouverte, l’éventail des genres aussi large et il n’y a jamais eu autant de festivals de jazz, de clubs de jazz et de musiciens de jazz dans le monde que maintenant.
Profitons de la fête.