Chronique

Pierre-Antoine Badaroux

Composition N°6

Pierre-Antoine Badaroux (as), Pierre Borel (cl), Eve Risser (p), Joel Grip (b), Sébastien Beliah (b), Antonin Gerbal (dms)

Label / Distribution : Umlaut/Orkhêstra

Jeune saxophoniste français évoluant aux confins de la musique contemporaine et des musiques improvisées, Pierre-Antoine Badaroux est avant tout connu à travers Peeping Tom, le trio largement pénétré de free qu’il anime avec le contrebassiste Joël Grip et le batteur Antonin Gerbal. On retrouve d’ailleurs ces deux musiciens dans ce sextet ambitieux, composé de la jeune garde des musiques improvisées européennes fédérées par le label suédois de Grip, Umlaut Records.

Si Badaroux joue ici d’un alto anguleux dont les frottements incessants avec les clarinettes de Pierre Borel impulse beaucoup d’énergie à cette formation, c’est avant tout comme compositeur qu’on le remarque. Il y a en effet dans cette Composition N°6 une volonté d’inventer des formes nouvelles, en perpétuelle évolution, où la ligne tirée par chacun des solistes est un point convergent vers un centre bouillonnant, celui de l’orchestre et de ses interactions. En neuf mouvements assez courts, Badaroux explore à la fois les formes rythmiques et les allers-retours constants entre improvisation et formes écrites complexes qui s’amalgament à mesure que les musiciens s’en emparent. En témoigne « 6.7 » et sa lente intégration des instruments percussifs, dont Eve Risser au piano, qui reste majoritairement dans ce registre. Les deux contrebasses (Grip est accompagné par Sébastien Beliah) s’entremêlent à merveille entre archet et pizzicati, avec au cœur le piano. Porté par le jeu lancinant de Gerbal, ils balancent entre improvisation nerveuse (« 6.8 »), et écriture acerbe, tel ce « 6.3 » où l’ensemble se meut dans un registre plus collectif qui fera songer à ce qu’Anthony Braxton théorisait avec son Collective Orchestra à la fin des années 70.

Car bien entendu, l’intitulé même de Composition N°6 fera songer immanquablement à Braxton ; la connaissance de ces musiques affichée par Pierre-Antoine Badaroux ne laisse aucun doute là-dessus. On retrouve dans son écriture un même goût pour la spatialisation et l’usage de nouvelles formes d’écriture. Mais à l’instar de son glorieux aîné, il aime les jeux de piste ; la Composition 6 correspond chez Braxton à une période ancienne marquée par une incursion dans de profondes rythmiques jazz. On retrouve chez Badaroux une influence plus récente, celle de sa musique conçue en compagnie d’Halvorson ou de Bynum ces dix dernières années. Le sextet visite ces contrées tout en s’affranchissant aussi des systèmes en place, quand bien même il s’en inspire largement. La discipline et le talent individuel de chacun permet de travailler au plus profond la masse orchestrale d’une œuvre qui pourrait se concevoir à toutes les échelles, du solo à la grande formation. Ces qualités ne pourront que s’affiner et se démarquer encore à l’avenir. A suivre avec le plus grand intérêt.