Chronique

Umlaut Big Band

Euroswing

Pierre-Antoine Badaroux (as, dir), + big band

Label / Distribution : Umlaut/Orkhêstra

La reprise en France des grands arrangements du passé, et des grands arrangeurs dont le nom reste attaché de façon parfois trop discrète aux orchestres qu’ils ont servis, ne date pas d’aujourd’hui. On se souvient de Paul Chéron avec le « Tuxedo Big Band » (né en 1990) et de son admirable travail sur et autour de Jimmie Lunceford et Sy Oliver, trompettiste et arrangeur. Pas moins de douze disques depuis à l’actif du « Tuxedo », (avec des reprises de Benny Goodman et autres leaders de big bands), dont le dernier voit le batteur Guillaume Nouaux diriger l’orchestre pour un hommage aux grands « drummers » du passé. Et, pour Paul Chéron et son orchestre, quantité de récompenses ! Plus récemment, Michel Pastre (ex « Tuxedo »), qui dirige également un excellent big band, s’est fait remarquer par un disque d’hommage à Charlie Christian, en quintet, avec David Blenkhorn à la guitare.

Cette fois, et dans un esprit voisin (Pierre-Antoine Badaroux est intarissable sur le sujet des arrangeurs !), l’entreprise prend un nouveau sens, car elle provient de musiciens qui ne se laissent pas facilement coder dans le registre du « jazz ancien », puisqu’ils sont tous plus ou moins engagés aussi dans des formations qui font la part belle à l’improvisation radicale, voire aux aventures associées au free jazz et aux « musiques improvisées ». Il faut lire attentivement le personnel de cet étonnant « Umlaut Big Band », et se réjouir d’y trouver (je ne prends que deux ou trois exemples) le pianiste Bruno Ruder (entendu aux côtés de Jeanne Added dans Yes Is A Pleasant Country) mais aussi Jean et Benjamin Dousteyssier (l’un et l’autres définitivement transversaux, entre ONJ, petites formations « swing » et musiques aventureuses), et puis encore Fidel Fourneyron, qui incarne un peu à lui seul cette nouvelle manière de faire un pied de nez aux essentialistes du « vrai jazz ». Il y en a encore, et même dans les Académies…

L’intention étant bonne, reste à juger du résultat ! Quand je suis passé à Nevers au lendemain de leur concert, il ne restait pas un seul disque à vendre, à l’exception (heureusement) des quatre 45 tours publiés sous le titre Nelson’s Jacket. Bon signe, même s’il faut se méfier des ces engouements… L’écoute des 45 tours m’ayant convaincu qu’on avait affaire à un vrai travail (sur, entre autres, Mary-Lou Williams), et que ce travail donnait des résultats enthousiasmants, la découverte du CD, consacré aux orchestres européens des années 20 et 30, est venue confirmer cette bonne pioche. Comme il existe une version avec cordes de ce même « Umlaut », et que les traces qu’on en trouve déjà ici ou là sont convaincantes, reste seulement à le faire savoir à la planète jazz entière.

Mais quelques mots d’explication quand même : je vois arriver avec bonheur, et comme une récompense finale (autant y aller en matière de téléologie !), une génération de musiciens totalement déconnectée des enjeux, traditionnels en France, qui font que l’on doit se situer plus ou moins dans le camp de la tradition ou dans celui de l’innovation. Clivages anciens qui perdurent, et qui ne sont par ailleurs que le reflet de notre vieille et assez peu productive division politique ! Que de jeunes instrumentistes bafouent ce clivage et renvoient ces divisions dans un passé vraiment mort, c’est très encourageant. J’aimerais qu’il en soit autant du côté des critiques et des acteurs culturels. Hélas, de ce côté, beaucoup de chemin reste à parcourir : peu nombreux sont ceux qui ont vraiment fait le tour de l’histoire, et qui ont un amour du jazz englobant. Beaucoup encore vivent et prospèrent plus ou moins sur les divisions que j’évoquais. Et comme dirait Martin Quenehen [1], « c’est bien dommage ! »

par Philippe Méziat // Publié le 27 mars 2016
P.-S. :

Pierre-Antoine Badaroux (as, dir), Antonin-Tri Hoang (as, cl), Jean Dousteyssier, Geoffroy Gesser (ts, cl), Benjamin Dousteyssier (bs, as), Brice Pichard, Louis Laurain, Emil Strandberg (tp), Fidel Fourneyron, Michaël Ballue, Nicolas Grymonprez (tb), Romain Vuillemin (g), Bruno Ruder (p), Sébastien Beliah (b), Antonin Gerbal (dm)

[1Le frère de Raphaël, producteur à France-Culture d’une émission appelée Ping Pong