Rafaelle Rinaudo, la transition des harpes
Rencontre avec une harpiste globe-trotter.
Si Rafaelle Rinaudo est immédiatement identifiable à Nout, ce trio formidable qui a conquis l’Europe, on sait que la jeune femme a plus d’une corde à son arc. Avec Spin & Spells, elle instaure un nouveau dialogue avec la kamele ngoni du Burkinabé Simon Winsé dans un trio où Raphaël Quenehen joue le rôle de bateleur. Avec beaucoup d’intelligence, Rafaelle nous parle de sa relation à l’instrument et de la vraie passion que constitue cet échange né entre Brest et Château Rouge.
- Rafaelle, qu’est-ce qui vous a donné envie de former ce nouveau trio avec Raphaël Quenehen et Simon Winsé ?
Cela faisait très longtemps que je rêvais de travailler avec un musicien ou une musicienne qui joue de la kamele n’goni, instrument pentatonique faisant partie de la grande famille de la kora, et qui est l’instrument jumeau de la harpe. C’est un instrument qui groove et qui a une place rythmique et mélodique très intéressante. De plus, il présente des spécificités du point de vue de la lutherie et du phrasé qui sont incroyables.

- Rafaelle Rinaudo
Quand je dis « incroyable », c’est que ces spécificités, ou différences avec la harpe celtique dont je joue, me font rêver. À la harpe, on joue les basses avec un 4e doigt qui est celui de la main gauche, qui est pour moi le plus faible en terme de force : autant de dire que pour jouer des basses qui groovent, ce n’est pas idéal. La kamele n’goni, quant à elle, est jouée dans le sens inverse de la harpe. Et cela a pour avantage que les deux doigts les plus forts, les deux pouces, interviennent de manière égale sur les graves de l’instrument.
Dans ce projet j’avais également envie de travailler sur le lien mélodique entre ces instruments, et pour cela il y avait besoin de la poésie de Raphaël Quenehen, qui est un funambule du saxophone et qui joue dans des projets très éclectiques. J’avais vraiment envie de façonner du matériau acoustique, écrit et improvisé, différent du son massif qu’on utilise avec mes super camarades de jeu de NOUT. Avec Raphaël et Simon Winsé, dès notre première rencontre, au-delà de la connivence musicale, il y a eu une très grande entente humaine, et ce lien a également été un fil conducteur de cette création.
L’occasion d’inventer ce groupe s’est présentée lorsque j’ai été artiste associée à la SMAC Plages magnétiques. La création s’est faite non pas dans une salle, mais dans une école maternelle (Penn ar Streat) à Brest. Nous sommes allés répéter et ouvrir chaque phase de création aux enfants. Là aussi, l’humain a pris le dessus : au début cela peut sembler déroutant de répéter et travailler dans une salle de motricité pour enfants, mais petit a petit nous avons été adopté par des enfants entre 2 ans et demi et 5 ans. Ils passaient la tête dans l’entrebâillement de la porte pour nous dire : « toi tu es qui ? » « tu fais quoi dans mon école ? » Finalement, nous nous sommes tellement bien entendus avec l’équipe que presque tous les soirs nous faisions écouter notre étape de travail à des classes de petite, moyenne ou grande section afin de roder la musique. Les enfants, tels des petits directeur·rices artistiques, ont participé malgré eux. Ils ne mentent pas dans leurs réactions, et c’était amusant de voir si la construction d’un morceau ou d’un set fonctionnaient ou si au contraire c’était un flop.
Pour transcender la harpe il faut justement ne plus penser harpe
- Vous avez une technique très étendue à la harpe, comment avez vous pensé le travail avec les instruments mandingues de Simon Winsé ? Est-ce la base de ce travail ?
L’axe du travail a été de trouver un point de rencontre entre nos deux instruments afin qu’ils dialoguent sans perdre leur âme. Je n’ai pas cherché à mal jouer ou copier les musiques du Burkina, et je n’ai pas demandé à Simon de jouer des thèmes ou des riffs de jazz contemporain qui auraient pu le mettre mal à l’aise en détournant trop son instrument. Bref, on a cherché a enrichir le « pot commun » qu’est la musique de Spin & Spells. Cette recherche de fusion entre les deux instruments a été la base du travail. Nous avons passé plusieurs sessions de rencontre afin de trouver notre place dans ce spectre de cordes.
La rencontre humaine a été incroyable, chez Simon et Raphaël il y a cette furieuse envie de jouer comme un membre de NOUT mais avec moins d’effets sur les instruments ! La continuité de ce travail a été de chercher comment faire le lien par la mélodie entre les deux instruments afin d’aboutir à un langage commun. La technique étendue qu’offre la harpe augmentée (harpe électrique + effets) rend possible à la fois la fusion entre les sons naturels de kamele n’goni, et également avec le saxophone puisque, avec les effets, je peux travailler sur la longueur du son et tendre presque vers un son d’instrument à vent.

- Rafaelle Rinaudo © Franpi Barriaux
- Vous faites partie des jeunes harpistes qui ont révolutionné l’approche de l’instrument, avec d’autres musiciennes comme Julie Campiche ou Jacquie Kerrod. Comment décide-t-on de transcender la harpe ?
Bonne question ! On ne se lève pas un matin en se disant « et si je révolutionnais mon instrument ? ». L’envie de transformer la harpe vient d’une part de l’urgence de s’intégrer comme interprète dans des musiques qu’on adore, et ensuite de la frustration générée par le fait que la place de la harpe n’y soit pas un usage. Pour transcender la harpe il faut justement ne plus penser harpe. Il faut fermer les yeux et se dire « je suis un saxophone, je joue comme un saxophone, je suis une basse, je joue comme une basse… » Hypnose et persuasion sont les maîtres mots !
Aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours voulu jouer des musiques de « création » où il a y a une approche très joyeuse de la composition, et un côté DIY [1], bidouille, qui désacralise l’académisme qu’on peut parfois rencontrer dans certains types de musique.
Cependant on sait bien qu’en soi, la harpe, c’est un instrument empêché : son poids, son envergure font d’elle un machin difficilement transportable, les trajets en voiture qui remplacent le TGV où elle n’est pas acceptée ont aussi raison d’elle. La nature du son acoustique peut la reléguer (dans les musiques amplifiées) au 2e voire au 3e plan, et l’image d’instrument cher et réservé à une élite n’arrange rien.
Transformer la harpe, c’est aussi transformer son poids, son amplification, son mode de jeu et la rendre accessible. En ce qui me concerne, pour la libérer des contraintes matérielles et sonores qu’elle m’imposait, j’ai acheté une harpe électrique et j’ai fait monter un sac de randonnée sur la housse pour l’emmener partout. J’ai passé des heures à trouver des effets, des modes de jeu qui sonnaient en pensant non pas harpe, mais basse ou trompette ou guitare électrique.

- Rafaelle Rinaudo © Franpi Barriaux
- La présence de Raphaël Quenehen, habitué des bals avec les Vibrants Défricheurs ou des musiques « d’ailleurs » avec Papanosh, a-t-elle influencé cette musique sans frontières ?
Absolument ! Il sait jouer (et même chanter) toutes les musiques qui jalonnent le chemin entre le Burkina et la Bretagne. Il n’y avait que Raphaël qui pouvait dérouler un tapis rouge entre nos deux harpes cousines. Quand je dis dérouler un tapis rouge, ce n’est pas pour le reléguer au second plan, au contraire je suis assez admirative du juste chemin poétique qu’il trouve dans chaque pièce musicale. Il est évident que ce cheminement est nourri par sa culture musicale panoramique et son grand talent d’interprète créateur.
- Comment définiriez vous ce disque, d’ailleurs ? Musique du Monde ? Folklore imaginaire ? Ou simplement musique non-alignée ?
Oui c’est folklore imaginaire et international qui n’existe qu’entre Brest et Château Rouge.
- Comment s’est passé la rencontre avec Simon Winsé ? Il avait déjà enregistré un disque pour le label Gigantonium. Avez-vous le désir d’aller jouer au Burkina ?
C’est justement Gigantonium, notre label, qui nous a mis en relation. Il avait déjà enregistré son album chez eux il y a quelques années, et Delphine Joussein (ma collègue de NOUT et directrice artistique du label), qui nous connaissait bien tous les deux, savait que nous nous entendrions très bien humainement et musicalement.
Concernant le Burkina, il est évident que nous aimerions y aller, mais entre les baisses de subventions allouées à la culture et la situation politique au Burkina, ce n’est peut être pas le moment.
- Gigantonium c’est aussi le label de Nout. Avez-vous le sentiment d’avoir passé un cap avec Nout ?
Si un cap a été passé ça l’a été à la création de Nout. Le groupe continue de jouer (on espère encore longtemps), car au sortir du confinement nous avions une vraie rage de jouer avec nos instruments en tant que lead.
Spin & Spells, c’est une autre aventure qui vit en parallèle, et le fait de pouvoir passer d’un projet à l’autre est passionnant.
- Le trio a l’air d’être votre forme favorite, est-ce qu’on pourrait envisager de vous voir dans une plus grande formation ?
C’est une bonne question. Il est vrai que le trio permet à la harpe, qui a une grande tessiture, de sonner sans se faire éclipser sonorement, mais je jouerais avec plaisir dans une autre formation plus grande. J’adore l’énergie des grands groupes, les amitiés qui s’y nouent, les aventures qui s’y vivent. À vrai dire, je pense à une plus grande formation, car j’aimerais créer un groupe autour de la musique de la harpiste américaine Dorothy Ashby.

- Rafaelle Rinaudo © Franpi Barriaux
- Quels sont les projets à venir ?
Je suis en train de créer un solo Harpá, un projet où la harpe joue du répertoire électro en étant leadeuse. Je me régale, et ce qui m’amuse, c’est que je ne peux pas m’empêcher d’improviser dans les titres que j’écris. Plus sérieusement, ce projet est accompagné par la salle Paul B à Massy où j’ai droit à des conditions de travail absolument idéales sur le plateau comme dans les studios. Ce projet devrait être opérationnel en janvier 2026.
Je suis également en train d’entamer une collaboration qui me ravit avec Anne Ropers qui est psychologue et musicienne au Centre Médico Psychologique (CMP) de Saint-Denis. Nous allons animer pendant un an un groupe thérapeutique avec des jeunes enfants non verbaux et leurs parents. Nous allons mettre à leur disposition des petites harpes électriques que j’ai, des jeux musicaux et travailler sur le lien avec la langue maternelle. Il est aussi prévu d’animer des stages et faire un concert à Casado. Ce projet, nous y pensons depuis deux ans et Banlieues Bleues, l’Agence Régionale de Santé (ARS), le CMP et la Direction Régionale de l’Action Culturelle (DRAC) ont enfin validé ce projet.


