Chronique

Silke Eberhard trio

The Being Inn

Silke Eberhard (ts, bcl), Jan Roder (b), Kay Lübke (dms)

Label / Distribution : Intakt/Orkhestra

Il est indubitable que la multianchiste Silke Eberhard est joueuse. Un terme qui, musicalement, ne peut être que positif, d’autant qu’il ne se situe pas dans un contexte trop performatif. Il ne s’agit pas de jouer vite ou fort, même si elle ne s’en prive pas, mais ne s’y enferme pas. Il n’est pas question de devenir bêtement virtuose pour la galerie, c’est inutile. Non, si l’Allemande est joueuse, à l’image de cette arrivée théâtrale dans « Ding Dong », claquant des talons avant de se jeter dans la mêlée, c’est pour mieux installer un décor, une ambiance. Elle aime les défis autant que les contacts, rugueux s’il le faut, et ses amis le lui rendent bien. Tout ceci doit néanmoins se faire avec un certain détachement, une confiance, qui ne s’acquiert qu’avec le temps et la proximité entre les musiciens. The Being Inn, nouvel album avec son trio vieux de plus d’une décennie incarne parfaitement cette démarche. Le batteur Kay Lübke est un collaborateur régulier d’Ulrich Gumpert avec qui Eberhard a enregistré le fondateur Peanuts and Vanities. Quant au contrebassiste Jan Roder, véritable double de l’altiste, il écume avec elle les albums d’Alexander von Schlippenbach comme ceux d’Aki Takase.

La longue « Willisau Suite », alchimie stylistique où le trio assène son appartenance à la scène familière du festival suisse, s’illustre par une rythmique très fluide, menée par le groove de Lübke. Elle paraît se corroder à mesure des assauts d’Eberhard, cogneuse mais rarement rageuse. Cette hargne dépourvue de colère trouve, dans la complémentarité entre une batterie véloce et éloquente (« Verstecker Kitsch ») et une contrebasse sèche et minérale, un terrain idéal pour s’épanouir. Une aire de jeu, naturellement, où ça s’asticote et où ça ricane, à commencer par un gimmick qui rappelle que rien n’est sérieux. Il apparaît avec « Schlappen » et revient au fil de l’album sous la forme d’une courte miniature, lorsqu’il n’est pas glissé dans un chorus. Signe de ralliement ou running gag, cette ritournelle très colemanienne tendance Ornette, permet toutes les variations. Elles vont de la plus entêtante (« Towels » et son alto traînant) à la plus turbulente (« Wake-Up Call » où la clarinette basse bouscule tout sur son passage) sans respecter de gradation. La ligne de crête empruntée par un trio très soudé est escarpée et imprévisible. S’en étonnera-t-on  ?

On catalogue trop rapidement Silke Eberhard parmi les gardiennes d’une tradition : exégète de Dolphy avec son orchestre Potsa Lotsa. Exploratrice de Mingus avec un autre trio. Visiteuse d’Ornette Coleman avec Takase ou de Charlie Parker avec Gumpert. Mais ce serait oublier qu’avec cet orchestre, ou plus récemment avec Uwe Oberg, elle est aussi une remarquable compositrice à la démarche très actuelle. Lorsqu’on se penche sur « Kanon », on juge de la méticulosité du travail des musiciens. La contrebasse semble prolonger le spectre de la clarinette basse avant de s’en éloigner pour donner de l’espace à une batterie toujours en équilibre. La prestation est fulgurante et généreuse. Elle nous installe aux limites des zones de confort, poussant les lignes sans jamais les transgresser. Grâce au label Intakt Records, le trio nous présente un The Being Inn des plus accueillants. Il est nécessaire d’y séjourner longtemps pour en percevoir toute la richesse.