Chronique

Die Enttäuschung

Lavaman

Rudi Mahall (bcl), Axel Dörner (tp), Christof Thewes (tb), Jan Roder (b), Michael Griener (dms)

Label / Distribution : Intakt/Orkhestra

Intégré depuis des années à la « famille » Von Schlippenbach, le clarinettiste basse Rudi Mahall peut passer aisément comme un sideman idéal : pertinent, créateur mais entièrement impliqué dans la musique jouée, il fait briller les autres avec un bluffant à-propos. Membre du Globe Unity Orchestra ainsi que du Contemporary Quartet avec les frères Oleš, on l’a apprécié avec István Grencsó ou Paul Lovens, même si c’est avec Aki Takase autour de Dolphy qu’il est principalement repéré. On en oublierait presque que c’est un meneur de premier ordre, comme en témoigne son quintet Die Enttäuschung, qui présente avec Lavaman son sixième album, près de 20 ans après sa création. Un orchestre qui a beaucoup muté mais est resté fidèle à une esthétique partagée entre Monk et Lacy. Ce n’est pas la seule constante. Die Enttäuschung opère une sélection drastique parmi les meilleurs improvisateurs allemands de la génération qui avait la vingtaine débutante à la chute du mur. Ce n’est pas l’époustouflante base rythmique constituée du contrebassiste Jan Roder et du batteur Michael Griener qui contredira l’adage.

C’est ainsi que « Jazz Als Hobby » représente une ligne droite tenue par Roder et Griener sur laquelle les soufflants s’ébrouent et jouent des coudes, à commencer par le trompettiste Axel Dörner et Mahall qu’on retrouve souvent côte-à-côte, à s’amuser avec le spectre des timbres jusqu’aux extrêmes (« Ausgekannt ») ». On pourrait résumer cela à de l’agitation et de la rudesse, mais c’est bien plus subtil ; il y a dans ces échanges sanguins une énergie qui piaffe et ne demande qu’à être libérée. Elle l’est parfois naturellement, à l’instar de « Bulyah-Dath », hymne « lacyen » écrit par Griener où de la dynamique collective naît une belle discussion entre la sèche contrebasse de Jan Roder et le trombone de Christof Thewes, dynamiteur de ce bel équipage. Rien de plus normal, puisque qu’il était du Lacy Pool de Uwe Oberg avec Griener avant d’être remplacé par Rudi Mahall. Une complicité qui échauffe le central « Lavaman » où, dans une élégante rugosité, trombone et clarinette devisent à fleuret moucheté.

Thiewes est le dernier arrivé dans le groupe. Lorsqu’ils étaient quartet, Die Enttäuschung avait accompagné Von Schlippenbach dans l’indispensable Monk’s Casino [1] enregistré à Berlin (où d’autre ?) en 2003, toujours sur le label Intakt Records. Pendant quelques années, la formation de Rudi Mahall était vue comme une rutilante entreprise de standards, plutôt spécialisée dans la déconstruction. Avec Lavaman, ils prouvent, avec des morceaux courts et percutants qu’il sont capables d’invention avec leur propre voix. « Reich Durch Jazz » par exemple est un splendide exercice polyphonique où clarinette et trombone s’admonestent gentiment pendant que la batterie tourbillonne avec une nécessaire pointe d’acidité. Cette dernière est, tout comme l’omniprésente ironie dans les titres et les collages des pochettes, une valeur primordiale pour les musiciens de Die Enttäuschung. A écouter absolument avec confiance. Aucune raison d’être déçu…

par Franpi Barriaux // Publié le 15 avril 2018
P.-S. :

[1Entre deux Michael Griener a supplanté Uli Jennessen.