Scènes

L’éclat du jazz sous la neige à Münster 🇩🇪

C’est dans un décor de carte postale, marqué par la première véritable neige de l’année 2026, que le théâtre municipal de Münster a accueilli une édition mémorable du festival « Short Cut ».


Fritz Schmücker © Ansgar Bolle

On pourrait comparer la programmation de Fritz Schmücker à une recette de grand chef : chaque ingrédient, bien que surprenant ou exotique au premier abord, est dosé avec une telle précision que l’assemblage final crée une saveur totalement nouvelle et inoubliable, bien au-delà de la simple addition des composants.

C’était le premier véritable jour d’hiver enneigé de l’année 2026. Le monde venait d’être frappé par un nouvel acte de vandalisme des États-Unis, cette fois en Amérique du Sud. À la tombée de la nuit, un public nombreux, venu de la région et d’ailleurs, s’était rassemblé dans les locaux du théâtre municipal de Münster, une vieille ville située au nord-ouest de la Rhénanie-du-Nord-Westphalie, près de la frontière néerlandaise, pour assister à une rencontre musicale d’une diversité inhabituelle. La moitié du programme venait de France, ce qui ne dit pourtant pas grand-chose de la diversité et de l’origine des musiques.
En réalité, aucune musique ne vient d’une seule source. Toutefois, dans certains cas, cela nous semble plus évident ou plus facile à classer. Ainsi, la convergence de différentes sources musicales et la manière de les combiner peuvent être plus ou moins éloignées de nos habitudes, de notre expérience et de nos connaissances. C’est notamment le cas de celles auxquelles le festival accorde une importance particulière : les combinaisons inhabituelles à l’échelle globale et locale, ainsi que les manières inhabituelles de les combiner.

Il découvre en permanence des artistes qui ont « quelque chose à dire » et qui s’expriment de manière convaincante

Le défi consiste à trouver le juste équilibre entre les couleurs, les tempéraments et les textures lors de quatre concerts en une seule soirée. Fritz Schmücker, le directeur artistique de longue date du festival, est passé maître en la matière. On peut le considérer comme l’un des programmateurs les plus indépendants et les plus singuliers. Ce n’est pas parce qu’il choisit une musique futuriste et avant-gardiste, mais parce qu’il sélectionne une musique magnifique capable de toucher un large public qu’il a su fidéliser au fil des ans et qui lui accorde sa confiance, le suivant avec beaucoup de bienveillance et d’ouverture d’esprit, renforcées par l’expérience.
Cela ne signifie pas pour autant que Schmücker choisit des artistes consensuels et sans surprise. Il découvre en permanence des artistes qui ont « quelque chose à dire » et qui s’expriment de manière convaincante, même s’ils ne sont pas ou pas encore « à la mode », « tendance » ou « branchés ». En bref, de véritables trésors pour connaisseurs. Le programme est donc toujours unique, qu’il s’agisse de la version courte ou longue.

On passe du trombone français, des cordes et du « clavierire » à des détours nostalgiques à l’allemande, puis à une voix africaine puissante, pleine de ciel et de terre, pour finir par un splendide et lumineux numéro à la Herb Alpert, dans un style alpin.
Le plaisir, la profondeur, les transitions et les rythmes intenses étaient au rendez-vous, même s’il n’y avait pas de batterie moderne.

Quatuor Demi-Lune © Ansgar Bolle

Imaginez que vous soyez une musicienne invitée à participer à deux des quatre concerts du festival. Peu avant votre départ, vous attrapez une forte grippe et votre médecin vous déconseille vivement de voyager et de monter sur scène. Que faites-vous ? Pour Ève Risser, le choix était clair : elle est partie, elle est arrivée, elle a joué et elle a vaincu sa grippe. Heureusement. Sans histoire ni faux-semblant, mais grâce à une énergie physique et spirituelle, ainsi qu’au soutien total de ses partenaires, en particulier de la griotte Naïny Diabaté. Les pouvoirs curatifs de la voix, de la musique et du rythme sont immenses. J’ai personnellement assisté à plusieurs reprises à ce genre de guérison. Il faut s’abandonner complètement.

La soirée a débuté avec l’ensemble de chambre du tromboniste Robinson Khoury, le « Quatuor Demi-Lune », composé d’Ève Risser (piano préparé), Lina Belaïd (violoncelle) et Simon Drappier (basse). Cette formation inhabituelle offre de nombreuses possibilités de fusion, à la fois aériennes, rythmées et fluides, qui ont été développées, améliorées et surpassées de manière étonnante et profondément touchante. Le groupe a défriché des territoires encore inexplorés avec prudence et détermination, offrant une expérience d’écoute très enrichissante et émouvante. Ève Risser a fait preuve d’un talent pianistique exceptionnel, que l’on entend rarement s’épanouir dans cette combinaison. Nous avons entendu un groupe bien rodé jouer des sons issus d’un pays des merveilles musicales.

Ruf der Heimat © Ansgar Bolle

Le groupe suivant a assuré une bonne transition entre deux attitudes et approches musicales très différentes en démarrant sur les chapeaux de roues. Les deux ensembles puisent leur inspiration dans l’air, mais « Ruf der Heimat » semblait provenir de mouvements sonores accidentels. Ils ont joué ce jeu de manière si exaltante que le public a succombé à leur esprit et a réclamé un rappel à Willi Kellers (batterie), Thomas Borgmann (saxophone), Christoph Tewes (trombone) et Jan Roder (contrebasse).

Après tous les instruments, enfin une voix, et quelle voix ! Il existe des voix vraiment puissantes qui vous clouent sur place, presque uniquement par leur force et leur ferveur, et qui racontent des histoires que l’on ne peut ignorer. On peut en faire l’expérience avec les voix aborigènes, les chants qawwalî, les chanteurs de flamenco, coréens ou encore africains du Mali, comme Naïny Diabaté, pour n’en citer que quelques-uns. Ils chantent si fort et si puissamment que notre système d’amplification moderne semble ridicule. L’amplification de leur corps plonge dans l’essentiel et possède une dynamique si percutante qu’elle est difficilement égalable par les systèmes artificiels.

Eve Risser et Naïny Diabaté © Ansgar Bolle

La griotte Naïny Diabaté, dans toute sa splendeur, a une voix qui imprègne la réalité de ses cris, acclamations, lamentations, sirènes et plaisanteries captivantes, manifestations vocales liées au bonheur, à la tristesse, à la douleur, à la rage et à la joie du quotidien. Pour souligner l’idée, Risser recourt à des accords retentissants, amplifiés et résonants, et se joint elle-même au chant (en allemand, on utilise le joli mot « einstimmen » pour désigner cela). Tout cela s’est amplifié et élevé à des niveaux supérieurs lorsque la violoncelliste Lina Belaïd les a rejointes : une fête de voix envoûtantes et d’ondes sonores suspendues. L’interaction entre les trois femmes était divine, et il est devenu évident que la jeune violoncelliste Lina Belaïd est une véritable surdouée de la musique. Nous entendrons certainement encore parler d’elle.

Richard Koch © Ansgar Bolle

Après cela, une petite pause afin de calmer un peu les choses et de préparer le terrain pour le dernier round.
Contraste ? Recherches chuchotées ? Perdu dans le crépuscule ? L’heure de gloire ? « Ray of Light » était le slogan du quintette du trompettiste berlinois d’origine autrichienne, Richard Koch, dont la formation/instrumentation est vraiment inhabituelle : Fabiana Striffler au violon, Valentin Butt à l’accordéon, Andreas Lang à la contrebasse et Nora Thiele aux tambours sur cadre. Cela a suscité une grande curiosité, d’autant que Koch n’était pas un nom connu ni un musicien très en vue pour beaucoup. Son parcours professionnel montre qu’il a travaillé de manière intensive sur les relations et les interactions entre la musique, la parole, les arts visuels, la danse et le théâtre.
La pièce finale nous emmène à nouveau vers d’autres domaines sonores et gestuels. Koch a créé son propre « shuffle », basé sur une combinaison ingénieuse de montée en tension et de libération de cette tension au moment idoine. Il crée une sorte d’effet alpin à la Herb Alpert, qui fonctionne à merveille.

Ce festival s’est révélé être un mélange coloré, faisant le choix de présenter la diversité avec soin et passion, de plonger dans un inconnu captivant, de s’abandonner à une fluidité sereine, par des sauts légers et des bonds audacieux. Et tout cela en seulement quatre concerts. Stimmig, diriez-vous en allemand.