Chronique

Tóth/Maris/Szandai/Ikiz

Popping Bopping

Viktor Tóth (as), Bart Maris (tp, fx), Mátyás Szandai (b), Robert Mehmet Ikiz (dms), László Válik (mixing, fx)

Label / Distribution : BMC Records UVM Distribution

Reconnu comme les deux musiciens les plus talentueux de la jeune génération hongroise, le saxophoniste Viktor Tóth et le contrebassiste Mátyás Szandai sont inséparables. Depuis une dizaine d’années, de festivals en rencontres prestigieuses [1], ils transportent leur musique aventureuse, fortement marquée par Ornette Coleman, dans le monde entier.

Ces deux musiciens se ressemblent et se complètent. Le jeu sec et très cuivré de Tóth à l’alto s’appuie sur la solidité à toute épreuve de Szandai, considéré à juste titre comme un des contrebassistes européens les plus prometteurs et dont la musicalité n’enlève rien à la sécheresse de son groove. Après un enregistrement avec un sextet transatlantique [2], c’est à nouveau sur le label BMC (Budapest Music Center) que les deux compères enregistrent ce Popping Bopping, avec un nouveau quartet européen.

Au côté de Szandai, on retrouve le batteur turc Robert Mehmet Ikiz, notamment membre du Nils Landgren Funk Unit. Véritable percussionniste, il étoffe une section rythmique déjà plantureuse par un jeu très étendu qui agence l’autorité naturelle du contrebassiste. « Pocket-Ticket », qui ouvre l’album droit devant, est un modèle de groove colemanien sur lequel le Belge Bart Maris se pose avec une évidente jubilation. Ce trompettiste compagnon de route de Fred Frith et de groupe de rock tels les Anversois de dEUS, apporte une dimension nouvelle, au delà de la simple confrontation de timbre avec l’alto. Friand d’effets et de longues plages oniriques, il contribue à bâtir une musique plus fantomatique, sans pour autant lui retrancher de l’efficacité. Si l’axe central reste la discussion entre Tóth et Szandai, les deux autres s’intègrent sans difficulté, leur final éclatant dans « Hong-Kong » répondant même à une intro tonitruante de la part des Hongrois.

Enregistré en public au Jazzforum de Budapest, le quartet s’adjoint ici Laszló Valik qui, ingénieur du son habituel chez BMC, participe activement via des effets électro-acoustiques live qui contribuent grandement à la couleur de l’album. Ainsi, le début de « My Home » s’ouvre sur un écho persistant des deux soufflants venu du morceau précédent ; ce continuum devient tapis sous une ligne rythmique rocailleuse, avant de se terminer dans le simple souffle de la trompette et de l’alto, parfois samplés en direct. Ces effets très contemporains n’envahissent jamais tout à fait cette musique très ancrée dans les prémices du free colemanien. Sur « -34° Sunny/+29° Humid », longue pièce centrale, ces chimères électroniques transmutent la musique en une hallucination sonore qui donne à l’archet de Szandai une sensualité inouïe. Passé ce flottement exquis, le quartet n’en ressort que plus incisif. L’alliance Ikiz/Szandai devient très agressive, jusqu’à impulser une ligne de basse « funkysante » qui se joue d’une électro de contrebande dans un joyeux chambardement. Bien ancrés dans leur univers contemporain, les quatre musiciens de Popping Bopping accordent avec talent mais sans décorum leur envie d’investir une certaine tradition avec de nouveaux outils. Le résultat est réjouissant.

par Franpi Barriaux // Publié le 26 décembre 2011

[1Dont celle de Chris Potter, qui signe ici les notes de pochettes, ou de Hamid Drake, avec qui ils ont enregistré trois albums, du sextet au trio.

[2Cf. Tartim, en 2009, avec entre autres Hamid Drake et Mihály Dresch.