Scènes

Festival Jazz à Part 2011 (Rouen)

Pour sa deuxième édition, le festival « Jazz à Part » a pris de l’ampleur avec désormais cinq concerts sur deux jours et un programme de luxe.


Pour sa deuxième édition, le festival « Jazz à Part », créé et dirigé par le Rouennais Pierre Lemarchand comme un avatar logique de son émission du même nom sur la radio HDR, a pris de l’ampleur. De quatre concerts organisés en une seule journée, la formule est passée à cinq sur deux jours, avec plateau de luxe dans la nouvelle salle des bords de Seine, le luxueux Hangar 106 : Joëlle Léandre, Daunik Lazro, Akosh S, entre autres…

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D. Lazro © Franpi Barriaux

Comme en 2010, c’est dans le cadre étrangement bucolique de l’aître Saint-Maclou, virgule de silence au centre de la ville, que le festival a ouvert ses portes avec la prestation solo de Daunik Lazro. Est-ce la danse mortuaire sculptée sur les colombages de cet ancien charnier pesteux qui l’a inspiré ? Après une très belle ouverture improvisée, le saxophoniste, ici au seul baryton, livre une interprétation pleine de profondeur et d’émotion d’« Alabama » de Coltrane qui emplit d’un souffle la cour caillouteuse où le temps semble soudain suspendu. C’est dans ces mêmes limbes que le solo se clôt sur le « Ghost » d’Albert Ayler qui résonne dans ce lieu peuplé de fantômes.


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J. Léandre © Franpi Barriaux

Puis c’est au « 106 », sur les quais encore en friche de la Rive Gauche industrieuse, que se poursuit le festival. Il faut saluer, de la part de cette salle dédiée aux Musiques actuelles, l’ouverture à l’improvisation et au jazz. Toutes les SMAC de France ne jouent pas le jeu… Le duo insolite formé par le clarinettiste Sylvain Kassap et la harpiste Hélène Breschand utilise d’ailleurs pleinement les ressources de la salle en terme de lumières et de sonorisation, pour une construction qui mêle électronique complexe et ardentes envolées organiques ; en quelques notes, Hélène Breschand impose son univers fait de boucles infinies et de petites cassures électriques, de samples fragiles et d’emportements soudains qui habitent jusqu’au silence. Dans cette atmosphère très personnelle qui peut combiner un sample avorté des Fugees à une rythmique déposée sur le bois de la harpe et jouant avec les micros, Kassap semble parfois en retrait. Ce qui ne l’empêche pas, notamment à la clarinette contrebasse, de tresser de magnifiques textures permettant à la harpiste de donner le meilleur de son instrument aux multiples visages et aux couleurs changeantes.

C’est dans une tout autre atmosphère qu’évoluent Akosh S./Gildas Etévenard, au milieu du public, à peine éclairés par quelques spots rouges et des lumières serpentines provenant de la scène. Ce duo puissant, qui existe depuis une décennie, se donne au public sans retenue, à la vitesse d’un train de nuit filant vers l’Est. Le voyage tellurique va jusqu’aux confins de l’Asie ; dans cette transhumance heurtée, Akosh fait exulter un son de pierraille en un combat poétique qui transcende les instruments traditionnels. Ainsi du gardon, sorte de viole hongroise dont Etévenard se sert pour frapper les cordes ou le corps en bois de l’imposant objet. Le temps malheureusement compté de ce voyage n’entame pas l’enthousiasme d’un public attentif et connaisseur, parfois venu de loin dans une ville qui ne propose pas souvent de tels spectacles.


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A Silva © Franpi Barriaux

Le dimanche après-midi laisse place aux légendes des cordes avec en premier lieu le violoniste Carlos Zingaro et la contrebassiste Joëlle Léandre. La veille, ils jouaient avec Olivier Benoît aux Instants Chavirés (Montreuil). Ici, c’est avec le batteur rouennais Nicolas Lelièvre, par ailleurs comparse de Zingaro, que le trio se forme. Avec une aisance toujours aussi singulière, Joëlle Léandre semble se jouer du temps et de sa musique intérieure avec un altruisme qui prend le pas sur la virtuosité, pourtant omniprésente. Sa complicité avec Zingaro qui place son archet dans les plus infinis détails et instille des déviations dans le volcan de la contrebasse est ancienne, et de tous les instants. Lelièvre ferme le triangle avec beaucoup d’inventivité. La création de rythmiques instantanées permet aux deux autres musiciens d’ouvrir de nouveaux horizons sans que la débauche permanente d’objets ne tombe dans l’impatience, ou dans le trop-plein.

C’est avec Alan Silva, une vieille connaissance rouennaise, que le festival se termine. En effet, Alan Silva and the Celestrial Communication Orchestra" est déjà venu en décembre 1971, invité par Rouen Jazz Action. Cette fois n’est pas à 19 musiciens que revient le contrebassiste, mais avec deux Japonais, le trompettiste Itaru Oki et le batteur Makoto Sato, que l’on avait pu découvrir en 2010 avec Mamabaray. Silva est d’une autorité impressionnante à la contrebasse, qu’il prendra malheureusement peu : il la délaisse souvent pour un synthétiseur grinçant qui semble lui procurer beaucoup de plaisir - à défaut d’autre chose. Dommage, car chacune de ses interventions à la contrebasse est belle et pleine de poésie. Point positif, son clavier laisse de la place à deux solistes remarquables. Oki, brillant et chaleureux, trouve avec enthousiasme de profondes mélodies pleines de fougue lorsque Sato cherche avec élégance et précision une rythmique qui traduise cette fausse placidité bouillonnante. Nonobstant les passages au clavier, le sourire de Silva, son apparent bonheur de jouer avec candeur laissent le public sous le charme. Après ce formidable cru 2011, on attend avec impatience les surprises que Jazz à Part nous réservera l’année prochaine.


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H. Breschand/S. Kassap © Franpi Barriaux