Scènes

Trois moments de l’ocelle mare

L’ocelle mare (avec des minuscules) est le nom de l’actuelle démarche musicale de Thomas Bonvalet, initiée en 2005.


Thomas Bonvalet @ Instants Chavirés

L’ocelle est une « tache ronde dont le centre est d’une autre couleur que la circonférence ... ». Le pourquoi de l’ocelle pour cette musique ? Peut-être parce que cette musique se donne à voir, et qu’en retour elle nous observe tout de même, elle nous renvoie nos réminiscences. Et « mare » ? Peut-être les « yeux des vagues », ou notre océan de perplexité face à une musique qui nous est si proche, tout en étant radicalement neuve. C’était aux Instants Chavirés, le 12 février dernier.

Thomas Bonvalet

Thomas Bonvalet joue ici d’un dispositif placé non sur scène mais au milieu de la salle pour être vu totalement, justement, y compris les chaussures et ce qu’il y a devant. Des sonnettes, un tapis de sol fait de carton et de contacteurs probablement, des chaussures à bout et talon ferrés, une batterie de diapasons, un métronome mécanique, des hauts-parleurs, un banjo, une guitare... bien d’autres choses et un gros rouleau d’adhésif bien utile pour tenir certaines configurations.
Pour quelle musique ? Une musique concrète mixée de parcelles d’électronique ? Des réverbérations entre hauts-parleurs, des larsens provoqués ? Pourquoi pas.
Des échos d’un flamenco primitif, distordu, transfiguré ? On pourrait le prétendre.

Ou plutôt, il n’y a rien de tout ça si ce n’est une capacité surprenante à faire une musique inédite avec des objets pourtant bien communs, des « bricolages » et des juxtapositions imaginatives.

Ce qui est à l’œuvre ici, c’est sa pulsion primordiale.

On pourrait dire que du flamenco, Thomas Bonvalet a retenu certaines des percussions de chaussures, les claquements non des seules mains mais aussi des mains sur les cuisses. Il y rajoute des percussions de baguettes, de bois sur la caisse d’un ampli, divers objets et de l’électronique. Et cela en s’abstenant souvent de la régularité crépitante des rythmes pour une sorte d’apnée où la pulsation est avalée pour réapparaître par moments soit sous forme de gestes esquissés, soit de percussions abouties. Idem pour l’utilisation des clochettes, des diapasons. Et pourtant, la même énergie, une même frénésie, mais contenue à toute force, cadenassée. Une sorte de grand pont depuis l’aube du flamenco, sans la forme aboutie que nous lui connaissons. Ce qui est à l’œuvre ici, c’est sa pulsion primordiale.
Le concert se compose de pièces courtes, de quatre à sept minutes chacune. La préparation du dispositif ad hoc semble faire partie de chaque pièce, avec collage ou récupération d’un bout d’adhésif, et démarrage en continuité. À chacune sa couleur, sa rythmique, son dispositif, son paysage, ses séductions.

Trois moments pour tenter d’illustrer cette démarche.

Pour le premier, après quelques arpèges éraillés au banjo évoquant un Sud imaginaire, se mettent en place des réverbérations, des larsens qui se prolongent, accompagnés ou ponctués de claquements des mains sur les cuisses et des chaussures au sol faisant penser au ballant régulier des roues de trains. Puis un jeu étonnant de réverbération à l’aide d’une jambe (la chaussure ?) et d’un disque léger suspendu face à un ampli. Thomas Bonvalet fait musique des scories électroniques, joue avec elles, les combine aux chocs, aux grattements, aux notes, les spatialise. On reconnaît et on est ailleurs. Une sorte de Facteur Cheval de la musique.

Dans la pièce suivante, pas mal de surprises. La première est un métronome mécanique, accompagné du jeu des chaussures mêlé d’électronique, ponctué de claquement des mains, de chocs sur les diapasons, sur un disque, de rythmes superposés et obsédants. Des percussions, certaines en apnée et/ou décalées. Puis le banjo aux cordes percutées. Je pense aux irrésistibles transes sahariennes, aux gnawa, mais n’est-ce pas plutôt l’ocelle qui me regarde ?

Le dernier moment sélectionné est aussi la dernière pièce du concert. La musique des chaussures, le jeu sur les cordes, font penser à un flamenco désarticulé, haché, abandonné, repris, mâchonné, segmenté, réverbéré. Un rythme comme avalé par moments, irrépressible à d’autres. C’est une sorte d’hommage final et distancié qui est proposée ... ou une sucrerie pour finir le festin.

Une autre sélection aurait donné un éclairage bien différent. Que dire par exemple d’un smartphone joué sur les cordes en guise de résonateur ? D’une guitare ou d’un banjo rapproché du haut-parleur derrière le musicien pour un larsen aiguisé ?
On peut noter qu’un public assez jeune s’y était retrouvé et que, manifestement, il se régalait. Mais il en allait de même pour les autres.
Une très belle cérémonie, totalement inédite.

par Guy Sitruk // Publié le 29 mars 2020
P.-S. :

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