Entretien

Vincent Mahey

L’ingénieur du son attitré du MegaOctet depuis vingt ans raconte sa relation avec le groupe et son leader.

Photo Thierry Virolle

Vincent Mahey, ingénieur du son dans le jazz depuis un quart de siècle, producteur de disques, musicien lui-même, collabore depuis plus de vingt ans aux projets d’Andy Emler, à commencer par le MegaOctet dont il assure les concerts et les enregistrements. Il nous raconte cette relation privilégiée, qui lui vaut d’être les oreilles d’un collectif et l’ami d’un musicien.

Comment avez-vous rencontré Andy Emler, avec qui vous collaborez depuis vingt ans maintenant ?

Andy faisait déjà partie de mes idoles avant que je le rencontre pour de bon. Tout comme Denis Badault, Antoine Hervé, Marc Ducret, Emmanuel Bex. J’étais un jeune blanc-bec mais je comprenais bien qu’il se jouait quelque chose d’important avec l’arrivée de cette génération, très savante, connaissant bien ses classiques, mais ouverte et aventureuse. Notre première vraie rencontre a lieu à Aiguillon, un beau festival créé par Alain Guérrini qui proposait, l’été (!), le meilleur de la scène française. Andy y était invité avec le MegaOctet de l’époque pour son programme autour de Zappa. Nous avons pris le temps d’échanger, et il m’a entendu mixer les concerts du soir. Je peux dire aujourd’hui que ce fut un moment important pour moi. Je compte sur les doigts d’une seule main ceux qui, parmi mes amis musiciens, peuvent se comparer à Andy.

Qu’est-ce qui fait qu’un musicien et un ingénieur du son s’entendent ? Vous réalisez le son qu’il entend dans sa tête ? Il joue la musique qui vous inspire le plus ? Vous comprenez simplement ce qu’il pense ?

Je suppose que les critères humains sont déterminants au début d’une relation professionnelle ; le premier élan compte. Nous avons, Andy et moi, de véritables atomes crochus. Bien sûr, la façon d’aborder la musique, le son, le travail sont au premier plan. Sans être un révolutionnaire de la sonorisation, au moment de notre rencontre j’avais déjà beaucoup réfléchi à ma façon de faire du son pour le jazz. A cette période, il était de bon ton de rendre la sono la plus inexistante possible sous couvert de préserver un soi-disant « naturel ». Ça aboutissait souvent, dans le cas de partitions un peu complexes et de recherches sonores un peu mélangées, à des résultats fades, sans identité. Aujourd’hui encore il y a des traditionalistes qui hurlent quand une batterie est sonorisée dans un petit espace. Ils ne comprennent pas la recherche d’une image plus complète. Ce n’est pas par simple plaisir d’augmenter les pressions sonores. Andy l’a compris très vite, je pense ; il était même en demande sur ce plan, sans l’exprimer verbalement. Il se retrouve dans mon approche assez rock, finalement.


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Vincent Mahey © Th. Virolle

Comment expliquez-vous cette longévité relationnelle ? Vous en êtes à combien de disques, combien de projets ensemble ?

Je suis fasciné par ses compositions, sa manière très particulière d’être virtuose, son « abattage de rugbyman déchaîné » pour produire un son. Il aime bien mes productions, Olympic Gramophon, mes bidouillages avec mon comparse Phil Reptil. Nous sommes ensemble sur la route depuis 1994, vingt ans donc. Je ne crois pas avoir raté une seule création avec lui, et comme tous les musiciens du MegaOctet, je me fais remplacer le moins possible pour les concerts du groupe. Pour enregistrer, Andy est aussi très fidèle à Gérard de Haro, du studio La Buissonne, qui réalise magnifiquement les albums du Mega ces dernières années. Pour ma part, j’ai fait avec Andy les albums en duo avec Philippe Sellam, les deux disques avec le POM, le magnifique projet sur l’orgue de l’abbaye de Royaumont, le disque autour de Ravel… et nous devons maintenant enregistrer le Quartet avec Dave Liebman.

Nous sommes tous deux très instinctifs. Je ne suis pas sûr de comprendre tout ce qu’il a dans la tête, mais on se flaire de loin, on voit vite l’un pour l’autre si ça gaze ou pas, en termes de son et de vibration générale. Nous sommes d’abord exigeants avec nous-mêmes - voire très exigeants, je pense.

Andy accorde sa confiance en bloc, sans arrière-pensée, sans bémol a priori. Il vous laisse vous exprimer totalement en étant 100% fan de vous. Il fait de même avec les forces et les faiblesses de chacun, pour obtenir le meilleur du groupe. Quand il a choisi, il a choisi. Sa constance est au-delà de ce que vous pouvez imaginer. C’est pour ça que c’est vraiment bien d’être avec lui, d’avoir le sentiment de lui être précieux. Ça décuple l’envie de se dépasser. Notre relation dure aussi parce que nous sommes tous les deux très occupés par ailleurs. Nous sommes terriblement boulimiques de musiques et d’aventures humaines, tous azimuts. Quand on se retrouve, on a toujours beaucoup de choses à se raconter, comme deux gamins qui viennent de commencer la musique… D’ailleurs, c’est ce qu’on est fondamentalement : d’éternels débutants !

Comment se passent les séances et les concerts ? Vous vous parlez beaucoup ? Vous avez un numéro rodé ?

En concert nous avons un rituel, oui, très fort. Je suis très systématique dans ma préparation. Andy la connaît par cœur, et il me surveille du coin de l’œil pour voir où j’en suis. Le fait de me voir travailler et communiquer avec l’équipe d’accueil lui permet de prendre la température générale. Il sait que je passe beaucoup de temps à prendre les marques acoustiques du lieu, et je pense qu’il ouvre grand ses oreilles. On est déjà en train d’accorder la dynamique de l’orchestre aux caractéristiques de la salle, ensemble, sans se le dire vraiment. On se parle peu, voire pas du tout. Tout est ressenti, ce n’est pas trop notre truc de passer par les mots. Nous sommes très rituels dans notre préparation, et totalement imprévus par la suite !! Andy s’amuse à faire les mêmes blagues pendant ses concerts, c’est du même ressort : il plante des balises, comme un chanteur de rock, pour mieux exploser le paysage au moment de jouer sa partition.

Par contre, les jours sans « match », on peut parler des phénomènes, des mécanismes. Andy est un des très rares musiciens à s’intéresser à l’acoustique. Il sait ce qu’est un mode propre dans un lieu réverbérant. Il a la capacité qu’ont les plus grands d’adapter son orchestre. Il a bien compris que le son qu’il doit produire doit d’abord être accordé à l’endroit lui-même.

En studio, l’objectif premier d’Andy est d’aller très vite. Sa musique est dans sa tête et il cherche un environnement qui lui permette de l’entendre au mieux et au plus vite. Il ne cherche pas (encore) à tournicoter autour du son, à repérer des pistes différentes pour la prise de son, etc. C’est surtout lié aux moyens dont il dispose, mais aussi parce que, fondamentalement, je crois que le studio n’est pas son univers favori. Il y a pourtant une vieille aspiration chez lui, une fascination pour les projets plus produits, bien que cela reste pour le moment assez « intellectualisé ». Au moment du mixage, par contre, on a carte blanche et il est toujours heureux quand on apporte des idées. Même si elles bousculent ses arrangements d’origine, ce sera sans problème si ça lui plaît.

Avec Gérard de Haro il a trouvé le son du MegaOctet. Il travaille dans le confort, à 100% dans l’efficacité.


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Vincent Mahey © Th. Virolle

Il paraît évident que vous faites vous-même partie du MegaOctet, êtes-vous d’accord et pourquoi ? Est-ce que vous intervenez parfois dans le processus de fabrication ?

Je pense que je fais intégralement partie du MegaOctet, en effet. Qu’on le veuille ou non, le son de l’orchestre passe par une chaîne électronique au bout de laquelle il y a des oreilles et un cœur qui bat. Je fais des choix, des interprétations. Je m’estime interprète du MegaOctet. J’ai aussi ma partition, je connais chaque inflexion de l’écriture et je suis tellement familier du vocabulaire de ces solistes extravagants que je peux les suivre. Je sais quand ils ont besoin de moi pour dérouler leurs phrases, et quand ils n’ont besoin de personne. Surtout pour les soufflants, qui sont plus baignés dans le son de salle, je sais que mes équilibres, mes espaces influent beaucoup sur ce qu’ils jouent. Comme Andy qui soigne ses effets, ses bons mots, ça m’amuse d’avoir des passages obligés dans les concerts ; des effets que je place toujours au même endroit. Mais avec le Méga, comme avec certains autres projets sur lesquels je travaille, mon objectif est plutôt de renforcer l’identité de l’orchestre et moins d’utiliser des artifices.
C’est la partition qui guide mes choix. Je participe, à ma façon, à la fabrication du son de ce groupe. En tournée, le MegaOctet est une sacrée bande de potes, très soudée. Chacun y apporte sa pierre, son tempérament, pour animer et faire vivre ce groupe. C’est merveilleux de voir ces gens si différents et pourtant si soudés.

Un jour vous monterez sur scène avec le MegaOctet pour un solo de flûte ?

Je pourrais leur jouer une petite chanson douce, si Andy écrit les notes en gros ! En dehors de cette perspective charmante, je ne crois pas que je lui apporte grand-chose dans ce registre. Les musiciens du Mega sont vraiment de gros calibres. Ils jouent ce que j’ai envie d’entendre exactement au moment où j’ai envie de l’entendre. Même en clown je n’aurais pas le niveau !!

Votre relation avec Andy Emler s’étend à d’autres projets ; pouvez-vous nous en parler ? Inversement, vous ne travaillez pas forcément avec les autres musiciens du Mega, pourquoi ?

En dehors du MegaOctet, il y a le projet, déjà ancien, avec les Percussions de Strasbourg. Une expérience inouïe, le « mur du son » par Andy Emler. Nous le jouons trop rarement mais c’est toujours un immense plaisir. Il y a beaucoup de mixage à faire, de petits secrets cachés à faire entendre derrière chaque percussionniste. Je crois qu’il est question d’une tournée au Mexique en 2015. Nous attendons toujours le bon moment pour l’enregistrer, car c’est un projet très lourd, mais vraiment beau.

Andy poursuit aussi son travail avec les orgues d’église. Nous avons vécu un moment incroyable à Royaumont, des nuits passées à enregistrer les tuyaux ! Il sera mon invité à Jazz à Vannes cet été dans cet « exercice », avec Laurent Dehors et le sonneur Dédé « la bombarde » Lemeut.

Et puis, il y a le quartet, soit le trio E,T,E plus Dave Liebman. Nous étions à Grenoble et en Norvège au mois d’avril. Liebman semble au sommet de son art avec ces trois-là. Nous enregistrerons le projet en 2015.

Andy semble assez sensible au travail que je mène actuellement avec le conteur Abbi Patrix, Le Poulpe. Un décor sonore en 3D, joué en direct, dans lequel je mixe les sons de la nature en les bouclant et en les tonalisant. Nous envisageons depuis des lustres un travail similaire, un projet dont nous ignorons encore la forme et que nous réaliserons peut-être… quand le moment sera venu.

C’est vrai, je travaille peu sur les projets des musiciens du Mega. J’ai beaucoup suivi et enregistré Philippe Sellam. Claude Tchamitchian vient aussi au studio avec son label Emouvance. Les autres n’aiment peut-être pas trop la couleur de mes murs ? (rires)… Il faut leur poser la question. Chacun a sa relation privilégiée avec un ingénieur, du type de celle que nous avons Andy et moi. Et c’est très bien comme ça. J’imagine que chacun cherche aussi à sortir de l’empreinte du MegaOctet, qui est forte. Ils le font tous avec brio et inventent des couleurs d’orchestre géniales.

Pendant toutes ces années, il y a forcément eu des moments difficiles et/ou critiques. Avez-vous une anecdote éclairante sur le sujet ? Même question pour les moments de grâce et les sommets éclatants.

Le rapport entre moments pénibles et moments de grâce est très positif avec Andy ! C’en est même surprenant. Après un concert du Mega, chacun rentre chez soi avec une énergie renouvelée. C’est, pour moi, comme de faire un voyage en Afrique. Le nombre de concerts jubilatoires qui nous ont fait briller les yeux est incalculable. Impossible d’en extraire quelques-uns de la masse. Pour les besoins de l’entretien, je repense à notre voyage à Saint-Louis, qui restera toujours spécial pour nous. Ou à ces nuits passées dans les entrailles du Cavaillé-Coll de Royaumont, à chercher le bon son. On faisait des pauses dans le cloître, avec les étoiles au-dessus de la tête, et on se racontait des bêtises…

Je me souviens aussi de deux moments pénibles avec le Mega. Dans une version précédente de l’orchestre - il y a déjà longtemps puisque le line-up n’a (presque) pas changé ces dix dernières années -, le son était devenu véritablement ingérable. Andy avait petit à petit laissé sa rythmique « prendre le pouvoir » et pendant une courte période, c’était devenu les Jeux Olympiques de la rythmique. Il n’y avait plus de place pour le reste, et même les rapports humains se dégradaient. Je crois que c’est moi qui ai précipité la fin de cette formation en craquant à la fin d’un concert - la seule fois où j’ai dit à Andy que je ne voulais plus sonoriser ce groupe.

Nous avons eu aussi un moment difficile, avec un remplaçant qui était complètement à côté de la musique, et surtout insensible à l’environnement : un éléphant dans un magasin de porcelaine. Le groupe s’en est trouvé très déstabilisé. Ça permet à chacun de voir à quel point l’harmonie du Mega repose sur un lent processus, un équilibre délicat, subtil, ménagé par des gaillards au grand cœur. Il y a parfois de petites tensions, de petites frustrations, c’est incontournable avec des musiciens aussi charismatiques. Mais ça reste très raisonnable, et l’énergie du groupe aplanit toujours ces aspérités. Andy règle tout ça en donnant généreusement, toujours et beaucoup, à chacun d’entre nous.

Quel regard portez-vous sur la carrière de ce grand chef d’orchestre, compositeur, pianiste qui après tant de projets, tant de musique, ne bénéficie pas de la reconnaissance qu’il mériterait de la part du circuit professionnel, et qui, malgré tout reste enjoué, optimiste et généreux ?

Andy est comme les alpinistes de haut-vol : un conquérant de l’inutile. Son inutile à lui est bien sûr essentiel, puisqu’il s’agit de musique, toute la musique, rien que la musique… et il dit « Je le jure ». Il est fondamentalement, viscéralement, étranger au monde du business. Il n’a pas les clefs. Ce n’est même pas une posture réfléchie, une politique déterminée ou assumée. Il n’a tout simplement pas la capacité, les bons réflexes. Si on lui donne une Victoire de la Musique, il ne fait pas comme Marc Ducret : il va la chercher. Si on ne lui donne rien, il ne demande rien.

Andy respecte naturellement l’intégralité du genre humain, il aime les différences et ne juge pas. Il n’a jamais de temps à consacrer aux sorties mondaines et aux rendez-vous « de travail ». Il est aussi généreux dans l’échange sur le moment avec les musiciens et avec ses amis qu’il est avare en démarches « annexes ». D’une certaine façon, c’est un ours solitaire. Mais il a une conscience aiguë de sa singularité. Il sait qu’il est en train de marquer l’histoire du jazz en Europe. Ce sentiment « mégalo » est conforté par le respect gigantesque qu’il suscite dans le métier. Simultanément, il fait partie de ses personnes qui ne se plaignent jamais, ne rejettent jamais la faute sur les autres. Il connaît ses faiblesses et vit naturellement dans une grande humilité. Il s’estime immensément privilégié, et son tempérament lui permet d’offrir toujours le meilleur de lui-même au monde, qui en a bien besoin.

Andy n’a pas encore eu la chance de rencontrer un businessman qui ait le bagout suffisant pour faire fructifier cet énorme potentiel de popularité. C’est un mystère et un sujet de grande frustration pour moi. Quand on connaît les succès délirants du Mega et la ferveur que provoquent ses concerts, que ce soit sur une scène nationale, dans un trou paumé à l’autre bout de l’Europe ou à la salle Pleyel, c’est quand même incompréhensible. Aucune grande formation française ne provoque autant d’enthousiasme, et ce n’est pas seulement pour rire que le journal Le Monde a écrit que c’était « un des meilleurs orchestres de la planète ». C’est dur à dire, mais Andy se trouve au mauvais endroit au mauvais moment. La France, puisqu’il s’agit d’elle, a perdu sa curiosité envers cette musique (et bien d’autres choses). Le business est contrôlé par des gens qui veulent formater, cataloguer, expliquer. Et cette démarche même est profondément incompatible avec l’esprit des plus importants de ses créateurs. Il est (presque) merveilleux de se souvenir qu’on lui a refusé la direction de l’O.N.J…

Andy est resté près de quinze ans sans être invité dans certains festivals de jazz dits « innovants ». Avec un peu de maturité, on arrive à en rire. Il ne s’agit même pas d’une conspiration générale du milieu ou de l’intelligentsia. C’est malheureusement et seulement lié à l’état de santé de notre petit microcosme. On se tire une balle dans le pied, tous seuls, comme des grands. Ça ne pourrait pas se passer en Allemagne par exemple. C’est tant pis pour nous.