Entretien

Andy Emler

L’entretien n’était pas prévu, mais voilà : Andy Emler venait donner son « Ravel » en solo au festival Les Émouvantes, animé par Claude Tchamitchian à Marseille, fin octobre 2013.

Photo © Marion Duhamel

On va passer à table et, l’appétit venant, je me décide à cuisiner l’homme du MegaOctet. Bien sûr, on parlera de Ravel et de choses graves. Mais la serveuse dégaine la première :
« Une soupe ?
– Non merci, j’ai ce qu’il me faut !
Et Andy (maman, qui était anglaise, ne l’appela jamais André) de sortir son saucisson… et de dévoiler ainsi le secret de fabrication d’un grand jazzman :
— Jamais de légumes, jamais de fruits - depuis quarante ans ! Je suis en pleine forme, pas un poil de cholestérol !

Ceci pour le contexte, histoire de chauffer l’ambiance, de se lancer dans l’impro en un duo aussi peu sérieux que profond. D’ailleurs, ça démarre sec – saucisson oblige.

On peut déconner, là ?

Bien sûr qu’on peut déconner ! Je ne sais pas faire autre chose… S’attaquer à du faux Ravel, c’est déjà déconner complètement. Le prétention de vouloir réécrire du Ravel, c’est déjà énormissime comme déconnade !

Et comment ça vous est venu ? Une commande ?

Non. Au départ, le livre de Jean Échenoz, Ravel (Éd. de Minuit, 2006), a été mis en scène par Anne-Marie Lazarini sous la forme non pas d’une adaptation mais d’un montage du texte. Or, il se trouve que ma femme travaille dans ce théâtre et que je connais toute l’équipe. La metteuse en scène connaît mon boulot comme je connais le sien ; elle m’a demandé de faire la musique de ce spectacle. Elle voulait un pianiste sur scène. J’aurais pu écrire de la musique, mais j’adore Ravel ; alors je me suis dit : Pourquoi ne pas tenter un « à la manière de » ? Et c’est parti comme ça. Je me suis totalement imprégné du style pendant deux mois, j’ai tout vécu avec Ravel ; ses œuvres pour piano mais aussi pour orchestre. Puis j’ai oublié, le temps de digérer le tout. Enfin, je me suis installé à la montagne avec du papier, un crayon, et j’ai gratté le Ravel.

« À la manière de »… comme on ferait du Flaubert ou du Baudelaire dans un atelier d’écriture ?


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Photo Marion Duhamel/DR

C’est ça. Comme Ravel l’a fait aussi, à la manière de Borodine. En ce qui me concerne, j’avais un programme à suivre, tout en étant libre de faire ce que je voulais, selon ma propre vision de la musique. Les spécialistes de Ravel, des professeurs au conservatoire de Paris, et aussi Jean-François Zygel, m’ont dit : « Ce qui est bien c’est que ce n’est pas du Ravel, mais du Ravel dans la tête d’Andy. » Il y a une patte personnelle. Je ne sais pas où, mais en tout cas, je me suis régalé à faire ça.

En somme, vous avez plongé dans Ravel pour vous en imprégner, mais sans vous y noyer.

En fait, j’ai repiqué ses plans. Tous les compositeurs, au fil de leur carrière, ont utilisé des recettes. Je les ai analysées : tel genre de cadence, d’harmonie, de position d’accords, comment on les retrouve dans le Boléro, Daphnis et Chloé, le Quatuor… J’ai noté deux trois plans qu’il aimait.

…et que vous citez comme des collages ?

Voilà. La difficulté résidait dans la nécessaire cohérence à trouver ; je n’ai pas voulu faire du bout à bout, j’ai essayé d’écrire une belle musique cohérente comme pour un orchestre. Je voulais aussi créer une musique représentative des dix dernières années de Ravel. Quand on écoute le texte en même temps, celui d’Échenoz… quand Ravel est malade et que j’envoie la ballade… émotion garantie ! La pièce a reçu le Prix 2013 du Syndicat de la Critique (Meilleure pièce de l’année) et moi le Prix du Meilleur compositeur de Musique de scène – moi qui n’avais jamais écrit pour le théâtre !

Ce tutoiement de Ravel part d’une familiarité ancienne, ou bien de la rencontre avec le théâtre ?

Je l’avais étudié au conservatoire ; je n’y faisais alors pas de piano, mais j’ai suivi des classes d’écriture - harmonie, contrepoint, fugue, orchestration… En Harmonie on étudiait Bach, Mozart, Schumann, Ravel, Debussy, Fauré. Ça m’est resté. Surtout Ravel et Bach, qui me font toujours autant vibrer.

Vous auriez donc pu vous risquer à Debussy…

Plus difficile ! J’aurais mis du temps, là aussi, à m’imprégner de sa musique, à comprendre. Le tout est de se mettre à la place du compositeur, de se dire : je vais écrire une pièce qui, émotionnellement, dit ceci ou cela ; qu’aurait-il fait là-dessus, lui ? Prenons La mer, par exemple… Quel effet sonore trouver à ma façon ? On s’en rapproche parce qu’on l’a beaucoup écouté, on a lu sa biographie, on est dans l’univers du début du XXè. De plus, il se trouve que j’ai été élevé en musique par une vieille dame qui a connu ces gens-là, Marie-Louise Boëllmann, descendante d’une famille d’organistes rompus à l’improvisation.

Justement, à propos d’improvisation… « Et le jazz dans tout ça » ? On évoquait Debussy… N’est-il pas davantage cité dans le jazz que Ravel ?

Cité, je ne sais pas. En tout cas ils ont tous les deux été influencés par le jazz ; ils ont découvert le ragtime en voyageant. Ravel, à la fin de sa vie, a fait une tournée de plus de trois mois aux États-Unis, en s’arrêtant notamment à la Nouvelle-Orléans ; le ragtime, il n’avait jamais entendu ça de sa vie. Les glissandos de trombone qu’on entend dans le Boléro viennent de là. Le jazz a influencé beaucoup de musiciens ; ils ne savaient pas comment ça marchait, ils découvraient des improvisateurs de génie, sans partitions, qui faisaient tourner les notes à un rythme inouï. Les compositeurs du début XXè n’avaient pas entendu de tambours africains !


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Andy Emler © Hélène Collon

Il y avait pourtant une tradition d’improvisation dans la musique classique : Bach, Mozart…

Oui, chez les organistes ! Les instrumentistes ont arrêté après Mozart.

Et Liszt qui improvisait sur les Noces de Figaro … Et Beethoven ?

Oui, tous les compositeurs étaient improvisateurs. Mais pas dans les concertos. Avant, les solistes improvisaient ce qu’on appelle des « cadences ». Puis Mozart, Beethoven et d’autres se sont mis à écrire ces cadences, je ne sais trop pourquoi. L’éducation musicale est alors devenue intellectuelle et n’a plus fait appel au corps, à l’improvisation, à la liberté. C’était au milieu de XIXe. De ce fait, nous avons aujourd’hui du boulot pour ramener l’improvisation dans la culture classique ! Pour moi, le jazz est une musique qui a un répertoire. Nous, la génération nouvelle, nous avons digéré non seulement le jazz historique, mais aussi le rock’n roll, la musique contemporaine, le classique, le folklore. Et maintenant c’est encore autre chose : dans ce qu’on vient d’entendre (le Vivaldi Universel de Christophe Monniot) il n’y a pas de swing. Dans le MegaOctet, non plus, Cette musique existe, bien sûr, mais elle est du passé.

Vous-même êtes davantage dans ce qui relève de l’« interplay »

Oui, l’influence du XXe.

Je veux dire dans un type de jeu orchestral, où chaque musicien garde une grande part d’autonomie.

Oui, parce que dans le jazz traditionnel on a un format, tout le temps le même, qui a tendance à bloquer la créativité, surtout chez des gens qui le reproduisent moins bien quatre-vingts ans plus tard…Et on monte encore des classes de jazz pour aboutir à de tels résultats ! De ce point de vue, pour l’éducation, je suis assez anti-jazz…

Vous parlez de l’« effet conservatoire »…

Depuis les années 90, on a créé des classes de jazz partout. Or, c’est très difficile de jouer du jazz. Si on n’en a pas écouté, si on ne s’en est pas imprégné, on ne peut pas. Rejouer très bien un be bop de Charlie Parker, c’est du niveau intellectuel d’un organiste qui improvise une fugue le dimanche à l’office. On ne s’improvise pas jazzman comme ça, du jour au lendemain. Il faut d’abord apprendre à improviser. Personnellement c’est ce que j’enseigne - je fais de la formation de formateurs, pour des gens qui viennent du classique et veulent apprendre à improviser, et j’adore ça !

J’ai connu des musiciens classiques terrorisés par l’idée même d’improviser.

Ça commence à venir, parce que ça fait maintenant partie des cursus obligatoires. Mais la plupart éprouvent de fortes résistances en effet.

Certains, cependant, réinvestissent l’improvisation, surtout dans l’expression.

Oui, à condition pour eux de ne pas toucher au jazz. C’est trop difficile. Malheureusement, on monte des classes de jazz avant de monter des classes d’improvisation. Ce n’est pas le bon chemin. En France, on se plaît à faire tout à l’envers. Et au bout de dix ans il faut repartir à zéro. Dans les années 60, minot en maternelle, mes parents m’avaient mis à l’École américaine de Paris ; on n’avait cours que le matin et on faisait sport et culture l’après-midi. Maintenant, on commence à aménager des horaires et ça crie au scandale partout ! On est parmi les plus ringards au niveau de l’éducation. Tant qu’on ne bougera pas, comment veux-tu faire des champions de sport ou de musique ? Les lycéens d’aujourd’hui font une heure de musique, une heure de dessin et trois heures de sport par semaine. Ça bouge un peu, mais on est loin du compte ! Et c’est pour ça qu’on ne remplit pas les salles de concert. Tout vient de l’éducation. En Suisse, en Allemagne, à l’École américaine à Paris, on emmène les gamins voir des répétitions. À Lille, l’orchestre de Casadesus, ils assistent aux répétitions !

Et le concert de Monniot, ce soir, comment l’avez-vous ressenti ?

Génial ! Je suis un fan de Monniot. J’ai remplacé deux fois ce génie qu’est Emil Spanyi. C’est de la haute voltige ! Cette équipe est extraordinaire, incroyable !

Cette transgression de Vivaldi est vraiment jubilatoire. Si vous ne vous y êtes pas risqué avec Ravel, c’est parce qu’il manque de « tubes » – à part le Boléro évidemment ?

J’aurais pu le faire – et ça a été fait d’ailleurs. Mais chez Ravel, à part le Boléro, trouver des thèmes connus… Le Boléro, à propos, quand tu sais comment il l’a écrit…

Une commande, non ?

Il rentrait des États-unis. Diaghilev [selon d’autres sources, c’est Ida Rubinstein, ancienne égérie des Ballets russes de Diaghilev, qui passa commande à Ravel d’un « ballet de caractère espagnol »] attendait la musique commandée à Ravel pour les Ballets russes. Et il avait oublié de l’écrire… Il a reçu des tas de lettres réclamant de quoi répéter. Alors il s’est dit « Ah, vous voulez des répétitions ? Je vais vous en mettre, moi, des répétitions ! » Il a repris un petit air qui dormait dans un tiroir… un thème qu’il a répété, répété, répété !

Une acrobatie d’orchestration…

…oui, c’est tout ! En marchant dans la rue, à Montfort-l’Amaury, il a entendu des bruits de rotative qui lui ont inspiré le rythme du Boléro. Et en deux jours c’était bouclé. Pour lui, c’était un exercice d’orchestration. Il faut dire que c’était un génie de l’orchestration, mais il a été le premier exaspéré du succès provoqué par le Boléro. Pour lui, ce n’était pas un morceau de musique !


Pour aller plus loin :

- Ecouter Ravel :


- La bande-annonce de Ravel :


- « Vivaldi Universel », de Christophe Monniot

par Gérard Ponthieu // Publié le 15 septembre 2014
P.-S. :

Photo du spectacle « Ravel » © Marion Duhamel