Entretien

Archie Shepp & Jason Moran à mots croisés

Rencontre entre Archie Shepp et Jason Moran à Jazz à Porquerolles.

(g-d) Jason Moran, Archie Shepp, Festival Jazz à Porquerolles (c) Aucepika photographe

« Votre mission, si vous l’acceptez, sera d’interviewer Archie Shepp ».
C’était compter sans le dragon qui veille sur le vénérable saxophoniste qui, du haut de ses quatre-vingts cinq ans, n’en est pas moins à l’affût du moindre débat sur la spiritualité dans le jazz ou d’une conversation sur les méfaits du capitalisme. Les quelques mots échangés avant sa prestation au Festival Jazz à Porquerolles valent ce qu’ils valent, le temps imparti pour la rencontre étant si court...
Heureusement, tel un paladin issu des romans médiévaux, Jason Moran accepte, après le concert, de répondre à nos questions, autour de son compagnonnage avec Shepp et sur ses perspectives artistiques personnelles.

- Y a-t-il une intention politique dans votre son de saxophone ou même plus globalement dans votre parcours de « blues boy » ?

A.S. Quelque part, oui. J’écris aussi bien des chansons d’amour que des chansons politiques, ou avec une signification sociale. J’essaye de rester ce blues boy que j’étais, même si je ne suis plus vraiment en état de dire que je suis toujours un bluesman. En tout cas, je cherche toujours à inclure un sens du blues dans mes morceaux. J’ose espérer que, quand je chante le blues en tout cas, j’atteins la même intensité que dans le cante jondo du flamenco : ce sont les mêmes musiques qui viennent de l’âme, touchent le cœur, et expriment l’histoire profonde des personnes.

Archie Shepp à Porquerolles © Aucepika photographe

- Sur votre dernier album, avec Jason Moran, comment avez-vous réussi à conjuguer des thèmes religieux avec des thèmes profanes ?

A.S. La musique est universelle. Les spiritual songs, je les chantais quand j’étais enfant, à l’église. Je pense qu’il y a une certaine continuité avec la musique d’un Thelonious Monk, ne serait-ce que de par l’intégration du quotidien des Noirs américains. Charlie Parker, quand il jouait le blues, portait une part de cette expérience. Il y a une même spiritualité qui irrigue la musique religieuse traditionnelle et la musique plus moderne de Billy Strayhorn et Duke Ellington, ou bien la mienne. L’album fait le lien entre ces univers.

- Attendez-vous de vos partenaires musicaux qu’ils aient la même sensibilité politique, voire marxiste, que vous ?

A.S. Pas vraiment. Même si par exemple Jason Moran est très concerné par l’histoire des Afro-américains, ce qui m’importe, c’est avant tout de partager des vibrations spirituelles avec lui. Et il en a été ainsi tout au long de ma carrière.

- Jason Moran, comment se sent-on après un concert aussi intensément émotionnel avec Archie Shepp ?

J.M. Je suis tout simplement épuisé parce que cela demande beaucoup d’énergie. Des fois, on tend vers le même but. Mais, honnêtement, avec Archie, on ne sait pas quel va être le résultat. Qu’il s’agisse de la moindre note, du moindre beat, de la moindre parole, on doit être plus que concentré. Il ne s’agit pas que de l’énergie physique qui passe dans mes mains et dans mes doigts. Il s’agit d’énergie mentale parce qu’on ne va pas tantôt en bas, tantôt en haut : on tire de plus en plus vers le bas, vers les profondeurs, le noyau de la terre. J’adore ce voyage. Vraiment ça vaut le coup.

Jason Moran à Porquerolles © Aucepika photographe

- Qu’en est-il de vos projets personnels après cette tournée ?

J.M. J’ai un nouvel album qui doit sortir autour de la figure de James Reese Europe. J’ai aussi une exposition à venir de mon travail de plasticien ainsi qu’un ensemble d’installations scéniques autour de la figure de Sam Rivers, avec qui j’ai travaillé il y a une vingtaine d’années et à laquelle Archie a contribué. Je m’intéresse beaucoup à la façon dont la musique peut parler à d’autres personnes hors du monde du jazz. Je suis bien conscient que beaucoup de gens ne peuvent pas se permettre d’assister à un festival comme celui-ci (Jazz à Porquerolles, NDLR). Je continue mon travail autour de l’œuvre de Toni Morrison également. C’était un esprit suprême, qui a su transcrire l’expérience émotionnelle des Afro-américains, jusque dans la façon dont les gens marchent, mangent, pleurent, cuisinent, s’habillent, rient ou aiment, par-delà son extrême talent littéraire. J’ai essayé, toutes proportions gardées eu égard à l’immense délicatesse de Mrs Morrison, de laisser le piano jouer des sensations similaires sur le dernier morceau du set avec Archie (« Sometimes I Feel Like a Motherless Child »), qui est lui-même poète, parolier. Je pense que le langage est aussi important, sinon plus, que la musique. En particulier le langage oral, que l’écrivaine réussissait à transposer dans des textes magnifiques, notamment dans sa dimension rythmique. La façon dont elle réussissait à restituer cela c’est, pour moi, aussi fondamental qu’un disque de John Coltrane. Je le dis souvent à mes étudiants. Avec son féminisme, qui ne pouvait que rendre le monde meilleur, comme dans le roman « Paradise » où elle montre bien que la liberté des un.e.s ne peut aller sans celle des autres. On a besoin plus que jamais d’une telle énergie créatrice actuellement, pour être l’eau qui peut éteindre le feu.

- Qu’en est-il de vos perspectives musicales que vous développiez il y a plus de dix ans, entre inclinations classiques et rap notamment ?

J.M. Je vieillis. Je m’intéresse toujours à la façon dont le rap évolue, notamment sur le plan des couleurs et du rythme. Cependant, j’évolue plus vers une forme plus globale d’art si bien que je ne peux plus me contenter d’être uniquement musicien. Les morceaux que je composais il y a bientôt vingt ans font toujours partie de moi, de même les standards comme « Ain’t Misbehavin’ » de Fats Waller, que nous avons joué ce soir avec Archie et à qui j’avais rendu hommage sur un album. Quand j’ai signé chez Blue Note, j’étais encore un gamin. Avec le recul, à quarante-sept ans, je me rends compte que j’ai aussi d’autres centres d’intérêt, qu’il s’agisse des nouvelles images de l’univers qui sont parues cet été, ou bien d’écrire de la musique pour ma fille qui se destine à être danseuse de ballet.