Chronique

Trio 3 & Jason Moran

Refraction – Breaking Glass

Oliver Lake (as, voc), Reggie Workman (b), Andrew Cyrille (dms), Jason Moran (p)

Label / Distribution : Intakt/Orkhestra

Les accointances qu’entretiennent les membres du Trio 3 avec la soul ou le hip hop confèrent à leur musique la modernité que l’on entend souvent chez les membres de l’AACM. Comme si cette génération (ou famille, au sens large) de musiciens voyait dans les expressions musicales nées dans la rue la suite logique de ses propres revendications identitaires, et souhaitait ajouter à ce qu’on nomme communément la great black music un versant tout aussi généreux sur le fond mais, d’une certaine manière, plus cérébral dans la forme, avec un recours implicite aux fondements spartiates des musiques ancestrales africaines. Chose que nos trois septuagénaires font d’ailleurs depuis plusieurs décennies, en mettant en avant les qualités de leur propos sans renoncer à l’exploration qui semble être, chez eux, une démarche naturelle. C’est pourquoi ils ont tous par le passé participé à des aventures entrées dans l’histoire du jazz : Oliver Lake avec le World Saxophone quartet ou aux côtés d’Anthony Braxton, Reggie Workman avec entre autres John Coltrane, Art Blakey, Max Roach, Eric Dolphy ou Wayne Shorter, et Andrew Cyrille auprès de grands esthètes de la musique free tels que Cecil Taylor ou Milford Graves. Un bagage étourdissant.

Leur présent disque est d’une confondante vivacité. Ce n’est pas la première fois que le trio accueille un piano. Irène Schweizer et Geri Allen (à deux reprises, dont un hommage à Mary-Lou Williams enregistré au Birdland, le dernier disque en date) s’étaient déjà prêtées au jeu. Cela semble encore mieux fonctionner avec Jason Moran, qui sait lui aussi faire entendre le pouls des musiques binaires, tout en développant un jeu allant sans cesse de la beauté formelle à l’emportement. (Re)devenue quartet, cette formation livre des interprétations à la fois anguleuses, tranchantes et sensibles. Elle ne cache pas ici son amour pour la pulsation ternaire, celle qui invite à la danse, en laissant s’épanouir le swing intense d’« AM 2 ½ », mais s’autorise aussi des métriques périlleuses (« Cycle III », bercé par une étrange ligne de contrebasse), et les plaisirs de la discontinuité (« All Decks »). L’émotion affleure, puis s’impose par l’intermédiaire d’impressions mitigées, lorsqu’au sein de ballades nocturnes, les musiciens libèrent les torrents de lave de leurs envolées improvisées (« Luther’s Lament », « Foot Under Foot »). Le propos est rugueux, brillant, torturé, magnifique par sa capacité à naître toujours d’une intention collective.

On mesure, sur un titre comme « Summit Conference », la valeur des apports du pianiste. Il excelle dans l’art de maintenir le groupe sous tension, dans la diversité des couleurs harmoniques qu’il déploie, livrant pour l’occasion un solo mémorable et très percussif. Les débordements free côtoient les séquences à l’écriture exigeante. Ainsi, l’introduction véhémente de « Vamp » ne laisse nullement présager sa fin, pointilleuse et organisée. Telles des parenthèses entre lesquelles la prose revêt des atours de poème, le premier et le dernier morceau sont marqués par le spoken word charismatique d’Oliver Lake. Accompagnés de structures moins mouvantes, ils dégagent d’emblée une étonnante et tenace impression d’anachronisme. C’est que le temps n’a pas de prise sur ceux qui s’en défient. Ce disque magnifié par la candeur de ses interprètes, habités par la force de l’expérience et une gourmandise intacte, en est bien la preuve.