Chronique

Caratini, Wanzlawe, Sciuto

Short Songs

Patrice Caratini (b), Hildegarde Wanzlawe (voc), Rémi Sciuto (as, bs).

Label / Distribution : L’Autre Distribution

Patrice Caratini, musicien de jazz au long cours (à bientôt 70 printemps, le contrebassiste fête cette année ses 50 ans de musique), a commencé sa carrière en écumant les clubs parisiens avant de poursuivre un chemin qui le mènera à s’accomplir aussi bien dans de petites unités, tel son duo avec le guitariste Marc Fosset dans les années 70, qu’à la tête de grands formats. Ainsi le Caratini Jazz Ensemble, créé dans la continuité du onztet mis sur pied à la fin des années 70, et dont le récent Body & Soul [1] est à conseiller à toutes les oreilles avides de jazz vivant. Caratini, arrangeur hors pair, a par ailleurs souvent croisé le monde de la chanson – en témoigne son travail aux côtés de Maxime Leforestier – qui est comme inscrite dans son ADN de musicien et a peuplé son imaginaire depuis l’enfance.

Aussi la parution en trio de Short Songs chez CaraMusic n’est en rien une surprise. Entouré de deux fidèles, la chanteuse Hildegarde Wanzlawe, avec laquelle il a enregistré en 2008 De l’amour et du réel, un disque consacré à la chanson réaliste, et du saxophoniste Rémi Sciuto, membre du CJE et lui-même régulièrement impliqué auprès de chanteurs ou chanteuses, Patrice Caratini écrit en dix-neuf brefs chapitres une sorte de dictionnaire amoureux de cette chanson (pas seulement française comme on le verra) dont les mélodies ont toujours résonné en lui.

Il résulte de cette sélection très éclectique un album plein de charme, un peu hors du temps parce que puisant son inspiration à de nombreuses sources. En outre, le répertoire est parfaitement servi par l’interprétation à la fois sobre et délicate d’un trio en équilibre. Short Songs est l’occasion de rencontres variées : Paul McCartney (« Blackbird »), Cole Porter (« You’d Be So Nice »), Antonio Carlos Jobim (« Aguas De Março »), Sting (« Secret Marriage »), Joni Mitchell (« A Case Of You »), mais aussi Serge Gainsbourg (« L’herbe tendre »), Prévert et Kosma (« Inventaire »), Sully Prudhomme et Gabriel Fauré (« Au bord de l’eau »), Goethe et Tchaïkovski (« None But The Lonely Heart »)… voilà quelques-uns des héros mis en scène par les trois complices. Car complicité il y a, c’est évident : Patrice Caratini, gardien du temple, veille sur un héritage qu’il a pris soin de compléter par une tendre « Valse à la gomme » de son cru, et prend un évident plaisir à enlacer de toute la rondeur de ses cordes le chant distancié, exempt de mièvrerie, d’Hildegarde Wanzlawe. Celle-ci, loin des affres de la surinterprétation désincarnée d’une variété à grosse voix, multiplie les climats ; elle se joue des chausse-trapes d’une « Flambée montalbanaise » signée André Minvielle et Gus Viseur, apporte quand il le faut une note de légèreté par un chant qu’elle sait alors habiller d’un sourire discret (« La plus ceci la plus cela » de Jean Nohain et Mireille, par exemple) ou au contraire laisse s’installer une tension dramatique en accord parfait avec le sujet abordé, comme sur la « Complainte du partisan » d’Anna Marly, qu’un certain Leonard Cohen avait remis au goût du jour à la fin des années 60. Rémi Sciuto prend toute sa part dans un travail d’enluminure rendu nécessaire par la formule instrumentale minimaliste et s’installe avec un lyrisme tout en retenue dans le rôle de pourvoyeur de contrepoints, tout au long d’un album dont les pages sont tournées à grande vitesse (la grande majorité des titres durent entre deux et trois minutes). Il est en réalité le deuxième chanteur du trio, au saxophone alto, mais aussi au baryton (« You’d Be So Nice », « A Case Of You », « As One »).

On ne voit pas le temps passer, on se surprend à fredonner et on finit par se dire que certaines chansons, qu’on avait pu soi-même prendre de haut, méritent bien ce délicat retour en grâce (ainsi le célèbre « J’attendrai » et son interprétation d’une limpidité attendrissante). Short Songs est le fruit d’un vrai travail de recréation, il est aussi une récréation, ce qui n’est en rien péjoratif. On peut même le considérer comme une gourmandise.

par Denis Desassis // Publié le 15 novembre 2015

[1Enregistré le 28 juillet 2013 au Paris Jazz Festival et publié en 2014 chez CaraMusic, l’Autre Distribution.