Chronique

Christian Muthspiel 4

Seaven Teares

Christian Muthspiel (tb, cla, fx), Matthieu Michel (tp, flh), Franck Tortiller (vb), Steve Swallow (b)

Label / Distribution : ACT/Harmonia Mundi

Passionné de musiques anciennes (il leur a consacré une large part de son œuvre), le tromboniste et pianiste autrichien Christian Muthspiel propose avec son nouveau quartet une lecture très personnelle du Lachrimae du compositeur anglais John Dowland [1]. Le célèbre luthiste voyageur qui toute sa vie sillonna l’Europe de cour en cour a souvent inspiré les jazzmen européens, à commencer par David Chevallier, qui lui consacrera prochainement un album. Muthspiel lui-même a déjà revisité en trio la musique de ce « Dancing » Dowland, où l’on trouvait déjà le vibraphoniste Franck Tortiller. Avec Seaven Teares, les deux musiciens, dont le travail contrapuntique fait merveille, notamment sur le remarquable « Happy Tears », s’adjoignent le trompettiste Matthieu Michel et un autre grand connaisseur de musique ancienne, le bassiste Steve Swallow. On s’en souvient, ce dernier a enregistré l’an dernier un bel hommage à Monteverdi avec Michel Godard. Il tient ici un rôle similaire, à la fois bâtisseur et évocateur du luth. Ainsi, sur « Crocodile Tears » - certainement le morceau où l’œuvre originale de Dowland est la plus érodée par la relecture de Muthspiel, son jeu très clair est comme un fil tendu entre les deux époques, un fil sur lequel les autres musiciens voltigent avec grâce. Si la mélancolie qui traverse toute l’œuvre du compositeur anglais est perceptible dans sa basse, les deux soufflants apportent, eux, une tonalité lumineuse et guillerette rappelant que les larmes courtisanes de Dowland, à l’instar de « Tears of Joy », n’ont pas la noirceur de son contemporain Gesualdo.

La complicité de Tortiller, Muthspiel et Michel n’est pas nouvelle. Tous trois ont été membres du Vienna Art Orchestra au milieu des années 90, et l’on retrouve ici la fluidité du tromboniste, qui compose par ailleurs pour des musiciens dit « classiques ». En alliant trompette et trombone, ou bien piano et vibraphone, Muthspiel multiplie les approches timbrales de l’œuvre de Dowland. Des jeux de sourdines de « Bitter Tears » au recours aux effets électroniques d’« Endless Tears » il s’attache, pour cette belle réinterprétation, à la multiplicité des voix, tissant un lien supplémentaire et intemporel entre les musiques improvisées actuelles et les musiques anciennes, qui n’ont décidément pas fini de dialoguer d’un siècle à l’autre.