Chronique

Collectif La Boutique

Twins

Label / Distribution : Camille Productions

« C’est ici que s’élèvent les ruines d’un vieux temple, – regardez donc avec des yeux illuminés !  ». Ainsi parlait Zarathoustra. Archimusic nous avait quittés en 2018 avec des Pensées pour moi-même, mais avait fait de Nietzsche un cheval de bataille. Voici La Boutique, née à la suite du départ de Jean-Rémy Guédon avec la prise en main collective d’un orchestre qui danse depuis toujours entre jazz très raffiné et tentations classiques. Foin des références littéraires et philosophiques : même si Guédon est toujours chargé des compositions, le nonette renoue avec une musique hybride, pleine d’entrelacs et de surprises. Pour reprendre le flambeau de la direction artistique, c’est le trompettiste et bugliste Fabrice Martinez qui officie, avec un sens du collectif aiguisé, travaillé sans doute dans son long séjour à l’ONJ entre autres. Sur « Parfum  », morceau court où il bataille avec le basson d’Anaïs Reyes, il nimbe l’orchestre de couleurs vives et surtout chaleureuses.

On retrouve avec plaisir cette mécanique subtile qui avait fait le son particulier d’Archimusic, mais c’est par de menus détails que La Boutique a pris le relais. Il y a bien sûr toujours ce foisonnement contrapuntique qui fabrique une pâte particulière, comme si la musique écrite occidentale s’harmonisait sans cesse au jazz en lui donnant la réplique, mais tout porte davantage à la danse, comme ce remarquable « La Nature universelle » où la base rythmique décide de la direction. Si David Pouradier-Duteil à la batterie et Yves Rousseau à la contrebasse en sont bien entendu le socle robuste, il y a là aussi un travail partagé, très ouvragé. C’est notamment le cas avec la clarinette basse d’Emmanuelle Brunat et globalement avec les tutti de l’orchestre, comme des plaques tectoniques qui font se mouvoir l’ensemble avec une grande douceur, à l’image du central « L’Imagination  », morceau assez court en forme de manifeste, avec cette phrase mélodique qui s’installe pour rester.

Bien sûr, l’écriture de Guédon est encore très lisible et omniprésente, singulièrement dans « Lois et passions » où l’on croirait entendre chanter Élise Caron : rien de plus normal, puisque ce morceau est issu de Sade Songs, vieux de quinze ans. Mais la Boutique y chine des habits neufs là aussi, d’abord parce qu’ils ont invité Vincent Peirani qui vient ouvrir l’éventail des possibles sans jouer les vedettes solistes. C’est la patte de cet orchestre, quel que soit son nom, que d’accueillir les invités comme s’ils étaient depuis toujours dans l’orchestre. Ici c’est centré sur la musique, sur la dynamique orchestrale davantage que sur les mots, mais la volonté d’ouvrir les bras est bien là. Sur « Parméric  », l’accordéoniste offre à l’orchestre une jolie danse, bien réglé par Yves Rousseau et Emmanuelle Brunat. Les soufflants Clément Duthoit (saxophones) et Nicolas Fargeix (clarinette) sont à la fête dans la belle distribution des rôles concoctée par Martinez. C’est le sens caché de Twins ; l’orchestre change de nom mais pas d’identité. On assiste en temps réel à une passation de pouvoir. Une révolution du même velours que la musique.

par Franpi Barriaux // Publié le 6 décembre 2020
P.-S. :

Anaïs Reyes (bsn), Yves Rousseau (b), Vincent Arnoult (hbt), Emmanuelle Brunat (bcl), Clément Duthoit (saxes), Nicolas Fargeix (cl), Fabrice Martinez (tp, flh), David Pouradier-Duteil (dms) + Vincent Peirani (acc)