Portrait

Echo Echo Mirror House : Braxton dans le métro

Découverte d’une nouvelle syntaxe braxtonienne.


Le mois d’avril 2016 restera pour les amoureux de Braxton un moment important. Certes, sa discographie est un tel labyrinthe qu’on pourrait songer que chaque mois de chaque année depuis plus de quarante-cinq ans est un événement en soi. Mais du label Firehouse 12 jusqu’à sa propre maison, la Tricentric Foundation, ce ne sont rien moins que trois coffrets, onze disques et un Blu-Ray qui sortent simultanément. De l’opéra Trillium J au quintet Tristano où Braxton passe au piano, ce sont tous les récents avatars de sa création foisonnante qui se trouvent réunis. Mais rien sans doute ne surpasse le triple album 3 Compositions (EEMHM) 2011 paru en même temps. EEMHM est l’acronyme de Echo Echo Mirror House Music, une grammaire créé par le compositeur et une expérience intense dans le noyau même de sa création.

Pourtant, lorsque l’on se plonge dans la « Composition 372 », premier disque de cette trilogie, il y a sans doute, pour qui n’est pas acclimaté, quelque mouvement de recul. Une impression de torrent, ou d’abysses. Voire un peu des deux. Un sentiment d’être emporté par un flot qui peut retenir l’auditeur en apnée ou le rejeter tout aussi violemment. Dans le canal de gauche, l’alto caractéristique d’Anthony Braxton se débat dans une masse de soufflants démultipliés. En face, sur le canal de droite, la trompette de Taylor Ho Bynum charrie d’autres courants. Tout paraît antagoniste mais converge ; à combien de pièces avons-nous affaire ? Des centaines. Certaines proviennent d’autres époques : il semble bien entendre, entre deux vagues, la clarinette contrebasse que Braxton utilisait beaucoup dans les années 80. Et George Lewis qui souffle dans un coin.

La quête de Braxton

La raison est simple. S’il n’y a qu’un septet dans les locaux de Firehouse 12, chaque musicien dispose d’un Ipod qui contient les centaines de disques d’Anthony Braxton et de ses orchestres et peut le déclencher aléatoirement. Un maelström qui génère des face-à-face étonnants, des ténors opératiques qui joutent avec d’autres aux anches plus marquées. Et des cohortes de fantômes, d’absents bien présents, de doubles incongrus, de collisions fécondes… Lorsque dans la « Composition 372 », un timbre de saxophone revient sans cesse, persistant, comme une boucle pernicieuse, un sample frénétique, il devient le centre virtuel d’un propos autour duquel les musiciens réels se placent, s’harmonisent, se relaient : ici le vibraphone d’Aaron Siegel autour d’un piano fantomatique (Marylin Crispell ?), là les cordes de Mary Halvorson qui ordonnent quelques orchestres entremêlés.


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Anthony Braxton © Franpi Barriaux

On ne parachève pas une pensée aussi sophistiquée que l’EEMHM avec des mercenaires. Les six musiciens que Braxton a réuni autour de lui sont un assemblage très subtil d’anciens élèves de la Wesleyan University, d’enfants spirituels et de fidèles. On retrouve bien entendu Mary Halvorson et Ho Bynum, avec qui il se produit régulièrement dans le Diamond Curtain Wall Trio. Mais il y a aussi la violoniste Jessica Pavone qui fait partie de l’ensemble de l’opéra Trillium J et de nombreux sextet depuis 2004 avec Carl Testa (b, bcl) ou Jay Rozen (tu).


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Les musiciens étaient tous membre du 12+1tet avec lequel Braxton a avancé à grands pas dans sa quête inouïe de langage depuis le début du siècle. Ce sont ceux-là qui ont joué la plupart de ses compositions dites Ghost Trance Music (GTM) qui cherchaient l’infinitude dans le processus compositionnel/improvisationnel et permettaient de rattacher toutes sortes de morceaux comme un train gigantesque. Lorsqu’on regarde attentivement le 12+1tet, par exemple dans 9 Compositions (Iridium) 2006, et ce septet EEMHM, on constate que Braxton a sacrifié cinq soufflants, privilégiant la sobriété sur la complémentarité. Une articulation tout en souplesse qui permet une réaction immédiate à ces I-pods qui génèrent des sons imprévisibles.

Avec EEMHM, Braxton prolonge l’idée qu’il a développée avec son langage GTM, mais il a également instillé des rhizomes de ce Diamond Curtain Wall, où un ordinateur génère des sons en direct pendant que les musiciens jouent, comme nous l’évoquions dans une recension de concert. Tout cela peut sembler abscons, d’autant que Braxton l’expose parfois en termes philosophiques ou mystiques, mais la ligne directrice est là. Elle s’éclaire par l’interprétation de la musique et son rendu. Une énergie qui interroge le paradoxe temporel sans perdre de vue la pulsation comme elle questionne le continuum de la musique savante occidentale sans éliminer la transe, omniprésente dans la « Composition 377 ».


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Anthony Braxton, Mary Halvorson © Franpi Barriaux

Les musiciens désignés connaissent profondément l’œuvre de Braxton, ses partitions colorées, calligraphiées, graphiques. Voilà un document d’une incroyable richesse : en studio le 20 mai 2011, le septet enregistrera une autre composition (« 347+ ») le lendemain, au festival canadien de Victoriaville, qui confronte ce concept à la scène. Il existe même une pépite, enregistrée quelques mois plus tard, et disponible en téléchargement sur le site de la Tricentric. Quinze musiciens [1] qui se lancent dans le même exercice (« Composition 376 »). Mais rien qui ait la logique formelle de l’enregistrement studio. Ce sont peu ou prou les mêmes musiciens que l’on retrouve dans le 10+1tet [2] pour la nouvelle exploration syntaxique de Braxton, la Zim Music [3], présenté au récent Big Ears Festival de Knoxville (Tennessee).


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La dimension heuristique

A toutes choses égales, on a l’impression, singulièrement pour l’auditeur qui ne serait pas accoutumé à la syntaxe braxtonnienne, de toucher du doigt le chamboulement et l’excitation que devaient ressentir les premiers auditeurs du Free Jazz : A Collective Improvisation d’Ornette Coleman, lorsque le double quartet se partageait les canaux. Mais il ne s’agit pas pour le compositeur de renverser la table. Au contraire, il veut poursuivre un paradigme patiemment conceptualisé, rendu possible par la technologie mais travaillé théoriquement depuis longtemps. Si abolir l’Espace n’est pas impossible pour un orchestre habitué à travailler la masse et les timbres, abolir le Temps est une autre affaire.

Anthony Braxton a toujours été intéressé dans sa musique par la déconstruction du temps, sur l’instant mais aussi grâce à la relecture de la Tradition au prisme de la modernité, tel qu’il le fait lorsqu’il visite le répertoire de Tristano, ou encore celui de Charlie Parker dans le fondateur Charlie Parker Project 1993. Ici, il envisage l’Espace-Temps en tant qu’unité. Comme il l’explique dans les notes de pochette du triple-album, « passé, présent et futur sont envisagés comme une seule unité de mesure ». L’illusion sonore que cela crée est propice à développer des sons neufs, de nouveaux alliages, improbables mais pourtant bien palpables. Du futur potentiel, des paradoxes temporels chers aux auteurs de science-fiction qui sont tout à la fois capable de topographier l’histoire de la Great Black Music et d’en modifier le continuum en temps réel.


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Taylor Ho Bynum © Franpi Barriaux

Anthony Braxton ne s’est pas réveillé un matin avec l’envie de jouer avec la touche Random des lecteurs MP3. Cela fait cinquante ans que son écriture questionne la mutabilité et l’interpénétration de la musique. C’est un lent processus, qui doit beaucoup à la notion de cartographie qui l’anime et qui inspire ses proches. Il le répète à l’envi, son œuvre est une géographie où chaque composition est un point : ville, village, lieu-dit. A ce titre, ce disque pourrait être vu comme un nœud autoroutier où se succèdent les embouteillages et les voies secondaires pour GPS devenu déraisonnable. Le schéma est plutôt celui d’un métro avec ses rames qui se croisent sans ralentir dans un vrombissement cadencé, où l’impression de chaos est néanmoins parfaitement minutée.

Ce n’est pas anodin si la « composition 372 » s’est vu adjoindre trois plans de métro : Bucarest, Le Caire et Istanbul. Définir l’inconnu par la familiarité d’une carte. Comprendre l’immensité par le schéma. Il faut sans doute se plonger dans ces morceaux comme on emprunte les transports en commun d’une ville inconnue : avec un mélange de vigilance et d’errance propice aux découvertes. Il n’est d’ailleurs pas anodin que l’écoute soit différente si elle s’effectue au casque - dans un luxe de détails, randonnée immersive au cœur de la machine - ou sur des enceintes - vision surplombante de la ville. EEMHM permet de ressentir la musique dans sa dimension physique ; pas telle une force brute, mais plutôt une organisation imperturbable et abyssale qui submerge absolument. Une oeuvre-monde aux limites inconnues puisque complètement aléatoires. Stockhausen [4] avec Gruppen faisait s’entrecroiser 3 orchestres contemporains dans toutes les acceptions du mot. Braxton a créé la rencontre globale, holistique même pour reprendre l’un de ses termes favoris, d’une multitude d’ensembles virtuels parsemés de réalité et profondément inattendus. Des orchestres qui portent en eux les fondements historiques et mémoriels de la Great Black Music organisée par les diverses stratégies de composition de la musique écrite occidentale contemporaine. Le résultat est à la fois total et radical. Braxtonien.

par Franpi Barriaux // Publié le 5 juin 2016

[1Le 12+1tet augmenté : Anthony Braxton, Andrew Raffo Dewar, James Fei, Steve Lehman, Chris Jonas, Sara Schoenbeck (reeds) ; Taylor Ho Bynum (tp), Reut Regev (tb), Jay Rozen (tu) ; Renee Baker, Erica Dicker, Jessica Pavone (strings) Mary Halvorson (g) ; Carl Testa : (b) Aaron Siegel (perc).

[2Anthony Braxton, Ingrid Laubrock, James Fei (saxes), Taylor Ho Bynum, Nate Wooley (tp), Mary Halvorson, Brandon Seabrock (g), Tomeka Reid (cello), Tim Feeney (perc), Vincent Chancey (fh), Carl Testa (b).

[3Une évolution du concept GTM, ou s’adjoint des partitions plus classiques et des couleurs.

[4Auquel, rappelons-le, le saxophoniste avait dédié un titre de son mythique For Alto.