Scènes

Bleu Triton Jazz Festival (2)


Cette première édition du festival a donc accordé une grande part à la liberté créatrice en temps réel. Une de ses manifestations les plus spectaculaires consistait en quatre duos de musiciens rompus à un exercice de haut vol : l’improvisation totale.

Insolites rencontres et sadique muse.
Photos Hélène Collon (©)

Au vu du programme, deux de ces associations s’annonçaient particulièrement alléchantes de par leur caractère insolite et rare.

Des rencontres insolites


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Julien Lourau © H. Collon

La première mettait en scène les retrouvailles musicales de Vincent Courtois et Julien Lourau (9 décembre), complices de longue date malgré des réunions peu fréquentes. Leurs parcours artistiques assez différents de ces dix dernières années ne fut pas un handicap, loin s’en faut, mais un élément clef dans le très beau dialogue proposé ce soir là. Dialogue des sonorités tout d’abord, où des instruments aussi éloignés que le violoncelle et le saxophone (ténor et soprano) parviennent à s’unir dans la diversité (comme dirait un vieux politicard rompu aux formules toutes faites), ou plus précisément à ne jamais sonner comme une superposition de deux voix sourdes, voire à troubler l’auditeur qui fermerait les yeux un instant. Parfois on ne sait plus bien qui est qui, et cette incertitude pérennise la musique tout en assurant la cohérence du propos. Dialogue des discours, ensuite, marqués par le lyrisme (les effusions de Lourau, qui laissent entendre toute la charpente harmonique sous-jacente…), la sensibilité (le toucher gracieux et aérien de Courtois…) ou au contraire des attaques rageuses d’archet et des coups d’anche, autant d’affirmations de deux caractères bien trempés. Dialogue des styles enfin, puisque morceaux free, électro rythmé, influences de musique de l’est ou d’Amérique latine, voire réminiscences classiques se juxtaposeront sans heurt au cours du concert, un des plus émouvants du festival.


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Zé Jam © H. Collon

Il serait injuste de ne pas mentionner la prestation, en première partie, du conteur africain André Zé Jam, complice de Vincent Courtois sur « Les contes de Rose Manivelle ». Zé Jam possède bien sûr la capacité de stimuler l’imaginaire par le simple pouvoir des mots, mais aussi par la musicalité de sa diction, évoquant le « Sprechgesang » (le chanté-parlé utilisé par Schoenberg). Sa voix légèrement traînante envoûte l’assemblée - on voit tout à coup se matérialiser sous nos yeux les histoires qu’il raconte…

Sans parler de carpe et de lapin, la seconde association mettait en présence pour la toute première fois deux virtuoses, Médéric Collignon et Sylvain Luc (11 décembre). Le début de soirée semble annoncer une complicité étonnante chez deux musiciens qui ne se connaissent pas. Le ton est à la déconnade, mimiques juvéniles du buggliste-beugleur, attitude décalée du guitariste, autour d’une petite mise en scène amusante à base de bruits extra-terrestres. La musique devient tout de suite très dense, voire exubérante. Mais au bout d’une dizaine de minutes, une certaine lassitude commence à poindre. L’inspiration ne parvient pas à se prolonger au-delà de quelques bonnes idées rythmiques de Luc ou des climats instaurés par les dispositifs électroniques de Collignon. Ce dernier occupe d’ailleurs une grande partie de l’espace, en homme-orchestre hallucinant (basses au vocoder, batterie jouée d’une main et un pied, nappes de claviers avec le membre restant… le tout simultanément, bien entendu) mais un peu sourd aux chorus éplorés de son compère mono-instrumentiste. Le premier set s’achève donc sur une relative frustration de mayonnaise ratée.


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Médéric Collignon © H. Collon

La seconde mi-temps voit logiquement un retour aux fondamentaux de l’improvisation collective, c’est-à-dire plus d’écoute mutuelle (à défaut d’une simultanéité de pensée, peu réaliste entre deux musiciens vierges de références passées), plus de simplicité dans la construction. On assiste alors à quelques bons moments, un long et intense solo de bugle, un chorus de guitare à la gradation bienvenue, après tant de monotonie solitaire sur le manche… La fin du spectacle parvient même à faire oublier la relative déception de cette rencontre, grâce à deux élements manquants jusque là : la folie, maîtrisée par un Médéric aux pays des merveilles, interprétant une sorte de comptine avec jouets et rythmiques festives de Luc ; l’émotion à travers un « Blue In Green » en forme de clair-obscur, une ronde de nuit irradiée par la brillance de la guitare et du bugle. Un morceau qui, à lui seul, justifie le déplacement…

Sadique muse


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Elise Caron © H. Collon

Un autre moment insolite, plus préparé cette fois, consistait en la rencontre de textes du marquis de Sade avec la musique d’Archimusic et la voix d’Elise Caron (16 décembre). Cet ensemble de huit instrumentistes (vents et section rythmique) rassemble depuis 1993 des musiciens issus du jazz ou du classique autour de l’improvisation et des compositions du saxophoniste Jean-Rémy Guédon. « Sade Songs » est un spectacle dense : très écrit, d’une part, avec des arrangements complexes qui viennent porter le chant de la belle mezzo-soprano, plus sobre qu’à l’accoutumée, mais pas moins technique ; les mélodies sont limpides mais la mise en musique du propos sadien (politique essentiellement, sauf pour un bref passage de torture…) se révèle parfois difficile, ou du moins déroutante.

La correspondance entre la musique et les idées souffre peut-être de ce que l’écriture de Sade ne semble pas intrinsèquement poétique (comme pourrait l’être celle de Céline par exemple) et perd donc de sa force d’expression une fois chantée. Ces considérations - somme toute très subjectives - mises de côté, « Sade Songs » ne se présente pas uniquement sous la forme d’une oeuvre écrite : les moments calmes et parfois un peu longs laissent aussi la place au dynamitage sonore, culminant avec quelques soli inspirés de Nicolas Genest (trompette), Carol Mundinger (clarinette basse) et des passages incandescents de Jean-Rémy Guédon. Le dernier morceau du spectacle, repris au rappel, condense toute l’ardeur contenue jusque-là. Sur une rythmique très groove, Elise Caron fait presque rapper Sade, dont les mots résonnent enfin avec fracas, et l’ensemble parvient à une somptueuse et régulière cacophonie finale (que les fans de Radiohead pourront rapprocher du fameux « National Anthem »).