Scènes

David Chevallier & le Quatuor IXI au Pannonica

Pour son nouveau projet, David Chevallier s’adjoint les seize cordes du Quatuor IXI et donne un nouveau souffle aux partitions de Dave Brubeck.

photo Michael Parque


Photo : Michael Parque

De David à Dave, seules les lettres I et D tombent. C’est pourtant ce qui manque le moins à cette nouvelle proposition du guitariste : les idées. Baptisé Back To Brubeck, ce projet est un retour à un jazz des années cinquante et soixante comme si, après Standards & Avatars, Chevallier continuait son cheminement vers les origines de cette musique. Un retour fantasmé et masqué, un cheminement pour se découvrir à soi-même.

Né en 1920 et mort en 2012, le nom de Dave Brubeck ne vient pas spontanément s’ajouter à la liste des grands créateurs à l’instar de Monk, Coltrane, Miles ou Ornette. Que l’histoire n’ait pas retenu prioritairement son nom ne doit pourtant pas faire oublier qu’il fut, en son temps (particulièrement à la suite de son disque le plus connu Time Out), un novateur qui se démarquait des pratiques d’alors par une complexité technique à base de mesures impaires. Original, il l’était également par cette facilité à trousser dans le même temps des thèmes chantants aussitôt retenus par la mémoire collective. Ainsi des compositions comme “Blue Rondo à la Turk”, “Take Five” ou encore “Three To Get Ready” (repris par Claude Nougaro pour sa chanson “Quand le jazz est là”) sont devenus des standards incontournables débordant les frontières du jazz.

C’est conscient de tous ces possibles que David Chevallier s’attaque à cette montagne. Et plutôt que de la gravir frontalement en visant le sommet au risque de s’y essouffler et de nous ennuyer, il choisit d’y accéder par l’intérieur, creusant des galeries sinueuses au bout desquelles il met à jour d’incroyables gisements avec l’aide de quatre musiciens hors norme.


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Guillaume Roy, photo Christian Taillemite

Le pari est néanmoins audacieux. Confronter le classicisme du jazz West Coast à cette hydre tétracéphale qu’est le Quatuor IXI (formation hybride qui mêle musique classique, contemporaine et improvisée) peut dérouter. Mais de la part d’un musicien aussi peu conventionnel que Chevallier (rappelons ses Gesualdo Variations, Is it Pop Music ?!?, Dowland : A Game of Mirrors aussi transfrontaliers que réussis), le renouvellement des formes à partir d’un matériau de départ (consubstantiel d’ailleurs de la pratique du jazz) excite la curiosité de l’auditeur. Et c’est dans cet état d’esprit qu’on se rend au concert.

Dès le départ, le ton est donné. Arrangeur et leader, Chevallier n’en est pas moins au service de l’ensemble. Laissant le devant de la scène aux membres assis du quatuor, il se tient debout en fond de plateau, vigilant. Guitare en bandoulière complétée par des pédales d’effets, il annonce les titres et bat la mesure. A chacun, en effet, de se porter garant du tempo et se mettre au service de l’écriture.

Les premiers instants sont un ravissement pour les oreilles. Même s’il ne s’agit pas de faire swinguer les violons, l’habillage de cordes donne beaucoup d’élégance aux thèmes de Brubeck et l’abandon des sempiternels piano, basse, batterie stimule la curiosité. Curiosité très vite satisfaite d’ailleurs par des arrangements complexes et astucieux qui plongent dans le contemporain. Tensions et dissonances s’invitent dans les lignes claires de mélodies qui se diffractent, se brisent et disparaissent dans la masse au profit d’une architecture renouvelée. Elles reviendront au loin ou plus tard, comme un souvenir ancien, réactiver une attention accaparée par les multiples propositions qui se confondent.


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Théo Ceccaldi et Atsushi Sakaï, photo Christian Taillemite

Le quatuor est une entité en soi. Fonctionnant avec ses propres règles, chacun des membres y tient un rôle précis quoique mobile. Les violons sont beaux parleurs, Théo Ceccaldi avec fougue, Régis Huby avec maîtrise et précision. Le violoncelle d’Atsushi Sakaï assied les fondements avec beaucoup de poésie. Quand à l’alto de Guillaume Roy, il tient la boutique. Avec humour et une approche plus brute qui contrebalance parfaitement avec l’enthousiasme des violons, il est le garant de l’équilibre de la construction.

Derrière, Chevallier propose des habillages électriques, glisse des contre-chants ou lance des ostinatos subtils qui font basses. Dialoguant de manière elliptique avec l’un ou l’autre des musiciens, il se mêle également au groupe ou s’en détache lors d’un solo.

Et si les compositions ne lui appartiennent pas, le répertoire prend vite forme et vie. Les couleurs s’affirment et le propos devient peu à peu très personnel jusqu’à atteindre des profondeurs rares dans une des dernières pièces qui plongent au cœur du son avec une réelle puissance évocatrice.

Le jazz comme échappée vers l’ailleurs, le jazz comme véhicule à cette évasion.


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David Chevallier, photo Michael Parque