Scènes

Errobiko Festibala 2008

Qu’y a-t-il à l’intérieur d’un Beñat ?
Un village aux maisons blanches et aux volets rouges, une chênaie vénérable, des collines qui moutonnent, un « trinquet » maquillé en salle de concert, un pont d’enfer et, au milieu, un festival pas comme les autres…


Un village aux maisons blanches et aux volets rouges, une chênaie vénérable, des collines qui moutonnent, un « trinquet » maquillé en salle de concert, un pont d’enfer et, au milieu, un festival pas comme les autres.

Il y a plusieurs façons de découvrir un festival. On peut apprendre son existence par un site Web comme Citizen Jazz, par la presse locale, par des amis… on peut lire une affiche sur un mur ou dans une boutique…


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Beñat Achiary © D. Gastellu

Il y a une autre façon qui ne marche que pour Errobiko Festibala : en vacances au Pays Basque, vous avez loué des vélos pour sillonner le pays (vous êtes courageux, tout de même : les côtes sont raides). Non loin d’Itxassou, vous avisez au bord de la route un monsieur qui plante des panneaux et pose des affiches. Il vous dit de venir ce soir, il y a des concerts, des plasticiens, des danseurs… Ce monsieur à la voix douce et chantante se nomme Beñat Achiary, et c’est ainsi que, cette année, des amis qui ne le connaissaient pas sont arrivés au festival. Ils sont revenus chaque jour.

Tout commence jeudi 17 juillet. Enfin, tout : non. Il y a eu les stages la semaine précédente, et quelques mises en bouche, mises en jambes, du côté de Bayonne dès le début du mois. Mais le vrai début du début, c’est là, le jeudi, à Sanoki. Ne cherchez pas sur la carte : c’est une salle au milieu d’un des sous-ensembles d’Itxassou, qui n’est pas un village mais plusieurs : ça doit être une manie, la pluralité, en Euskadi. Conférence-spectacle : cela signifie qu’il y a, comme autour d’un buffet culturel, à voir et à manger. Youssouf Tata Cissé, chercheur en anthropologie, spécialiste des griots d’Afrique de l’Ouest ; Martine Le Coz, écrivaine, Mixel Etxekopar, grand musicien, improvisateur, flûtiste et siffleur, bertsulari [1] ; d’autres encore pour une célébration de l’épopée et de la littérature orale. Puis l’inauguration, et une danse endiablée menée par le maître des lieux au tambour et à la voix, plus Mixel Etxekopar au « txistu » et au « ttunttun » [2]

Un autre ami présent cette année disait : « Beñat ne se contente pas de vous recevoir comme chez lui : il vous ouvre tout son imaginaire artistique et vous y laisse batifoler en liberté ». Et en effet : en venant à Itxassou mi-juillet, vous n’allez pas assister à des concerts ou des chorégraphies, visiter des installations de plasticiens… vous allez voir ce qui se niche à l’intérieur d’un Beñat Achiary.

« On y voit la nuit en rond… »


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Yane Mareine © D. Gastellu

Trois soirs à Atharri, le trinquet perché sur sa colline, et une nuit en plein ciel. Commençons par celle-ci.
Minuit, les chênes de Zabaloa, juste à côté d’Atharri. Des étoiles partout sur le sol : il paraît qu’elles font le déplacement chaque année pour Errobiko Festibala. Les spectateurs assis en rond sur des bancs dans le noir. Des feux s’allument, des silhouettes passent, parlent et chantent au loin et se rapprochent. C’est une évocation du monde des bergers pyrénéens, l’électro-acoustique d’André Dion enveloppe les chants basques et béarnais, c’est captivant, on y passerait la nuit.

Les soirées d’Atharri, maintenant.
Jeudi soir, « Nuit des griots » sur la scène d’Atharri : après une introduction par deux jeunes chanteurs, l’un d’origine laotienne, l’autre issu du Maghreb, sur un répertoire inspiré par le maloya, un texte de Martine Le Coz, Le chagrin du zèbre, plaidoyer anti-raciste symboliste, était incarné par deux comédiennes : Yane Mareine, la noire, et Claire Ackili, la blanche. Des instants puissants mais un texte probablement trop long pour le contexte de cette représentation.

Entracte, « talo ta xingar », verre de « txakoli » [3], retour dans la salle, et là… la première belle surprise du festival. Tout commence par une boucle : beatbox et choeurs façon R’n’B. Vous commencez à craindre le pire… et c’est la voix de contralto d’un gavroche soul nommé Sandra Nkaké : « Au village sans prétention… » oui : c’est du Brassens. Désinvolte - même si elle plaisante abondamment sur son trac -, elle chante avec une sûreté rythmique, une justesse à toute épreuve et ce petit truc en plus qui fait tout : la musicalité, cette faculté de faire musique de toute note. Une aisance de vieille routière qui contraste avec sa jeunesse. Jî Drû ne l’accompagne pas : mieux, il joue avec elle, à tous les sens possibles du terme. Ludique, inventif, il taquine les flûtes et le public, esquisse une danse, l’air impavide, la fantaisie aux lèvres. Trois petits titres et puis s’en vont… non : un rappel en forme d’improvisation à la gloire d’Itxassou, et un triomphe.

Le final de cette « Ivresse des mots » - titre de la soirée - appartenait à Bernard Lubat (accordéon, percussions, tchatche, scatrap qui peut), en trio avec Julen Axiari (batterie, percussions) et le fidèle et trop discret Michel Queuille (Fender Rhodes), que l’on aimerait entendre plus souvent au-delà des frontières d’un petit Sud-Ouest. « Vous aurez compris que je ne suis pas un professionnel », gouaille Lubat qui poursuit : « Vous aurez compris que je ne suis pas un amateur ». Ce qu’il vous offre, c’est en effet tout autre chose qu’un produit : un moment. Musical, certes, mais pas seulement. Et s’il agace vos neurones, c’est juste pour voir s’ils sont encore en état de marche. Verdict : oui, ça marche encore. On en aurait bien repris un peu.


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Sandra Nkake/Jî Dru © D. Gastellu

Vendredi, « Femmes de danses et de chants » s’ouvrait par une chorégraphie de Gaël Domenger accompagnée par l’accordéon de Jesus Aured, stridulant, élégiaque ou colérique, suggérant l’eau qui sourd, l’orage et Jean-Sébastien Bach, entre tradition et avant-garde… Émouvantes évolutions de deux corps qui s’enroulent dans une danse coulée, continue. Le contact est constant entre les deux danseuses jouant de leurs différences, ombres qui se détachent sur une lumière bleue de source.
Perrine Fifadji chante, danse et dit pour témoigner. Chrysalide empêtrée, empaquetée dans des linges et des voiles, elle se dégage peu à peu, semble se dévisser, le papillon jaillit avec force pour incarner « Kpé Kpé la flamme », mêle blues profond - une reprise de « Strange Fruit » en traduction française -, vocalises d’oiseau et chants de son Bénin natal.
Putni (les Oiseaux), choeur de femmes de Lettonie, mêle lui aussi les traditions musicales à une exploration de répertoires contemporains moins consensuels. La maîtrise technique et le choix d’un répertoire très singulier font toute la personnalité de cet « otxote » féminin dirigé par Antra Drege. Comparativement, le set de Barbara Luna, chanteuse argentine au style entre country-pop et variété, en paraissait tout décalé…

Samedi, soirée de clôture… enfin, façon de parler. Plus que de clôture, c’était une ouverture en grand. Un hommage endiablé à Maurizia Elizalde, l’« Elvin Jones du ’pandero’ », où saillaient François Corneloup aux sax soprano et baryton et, aux tambourins, le toujours époustouflant Carlo Rizzo, démontrant à lui tout seul que la transe et le groove peuvent aussi être européens. On garde en mémoire son scat-rap en duo avec Maïtena Duhalde souligné par le baryton de Corneloup… moment de bonheur intense.
Ensuite, Omar Sosa. C’est étonnant, ce qui arrive à Omar Sosa. Enlisé depuis des années dans une production discographique pas très sapide, à base de mysticisme « santero », le showman (Omar à l’américaine ?) semble avoir éclipsé chez lui le musicien, le pianiste flamboyant des débuts. Il se révèle pourtant parfois dans le live et l’improvisation, souvent dans les rappels (on se souvient avec émotion de bis mémorables avec Gustavo Ovalles). A Itxassou, lorsqu’il fut rejoint par trois diables nommés Achiary, Corneloup et Rizzo, lyrisme et frénésie ont repris le dessus pour un final en apothéose.


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Bernard Lubat © D. Gastellu

« et les plaines et les monts / les montagnes et les vallons »…

Les trames de Jean Patrick Magnoac, peintes de silhouettes ou d’un étonnant labyrinthe de mots, tendues à tous les coins de bois : près d’Atharri, dans le pré, à Elizaldia… La promenade dans les bois, semés d’artistes étonnants : une mise en danse des montagnes basques par Franck Van de Ven et ses stagiaires, inracontable ; les arbrassons de José Le Piez, disposés au pied d’un grand châtaignier, dans les fougères…
Les lectures sous les chênes. La bibliothèque nomade, toujours plantée au bout du pré d’Atharri pour vous laisser un coin, un moment à vous.

« On y voit toute une armée / de soldats bardés de fer / qui joyeux partent pour la guerre… »

Mémoire du camp de concentration de Gürs, près de Navarrenx, à quelques encâblures de là, où les premier détenus, des volontaires des Brigades Internationales, résistaient aussi par l’art : sculptures temporaires, dessins sur des papiers volés, chants. Le « temps de la parole » du samedi leur était dédié, avec les témoignages d’un ancien des Brigades et d’un fils de prisonnier, et une mise en musique par Bernard Lubat, Jesus Aured, Ttikia eta Handia, Gaspar Claus.

« On y voit mille soleils / tous à tes yeux bleus pareils / on y voit briller la mer / et dans l’espace d’un éclair / un voilier noir / qui chavire »


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Isabelle Loubère © D. Gastellu

François Corneloup (sax baryton) et Isabelle Loubère (voix), duo turbulent qui bouscule et emmusique les textes de Gérard Manciet dans un coin de cour près d’une étable. Austère et flamboyant, âpre et généreux à la fois, c’est un duo qui vous prend et ne vous laisse pas tranquille.

Itxaro Borda, poétesse basque, ses textes poignants accompagnés par Jesus Aured à l’accordéon et Ttikia eta Handia (le Petit et le Grand) à la txalaparta.

On en oublie, c’est sûr. Forcément, dans un tel foisonnement artistique, les moments moins forts… et ceux que l’on a tout simplement manqués, le temps d’observer le vol d’un vautour fauve au-dessus du Mondarrain. On ne veut pas oublier, en revanche, l’équipe des bénévoles qui courent dans tous les coins pour que ça fonctionne : ceux qui reviennent chaque année, ceux qui débarquent pour la première fois, ceux du pays, ceux de plus loin qui découvrent… au milieu d’eux, Maïté Achiary qui veille à tout.

Un conseil : si vous voulez savoir ce qu’il y a à l’intérieur d’un Beñat Achiary, ne l’ouvrez pas tout grand : allez à Itxassou en juillet. Sinon « bonsoir… les découvertes ! »

par Diane Gastellu // Publié le 10 novembre 2008
P.-S. :

Merci à Charles Trenet pour sa collaboration involontaire et à Bruce M. pour l’idée !

[1Le « bertsu » est une improvisation versifiée et chantée, pratiquée traditionnellement au Pays Basque. « Bertsulari » est le nom donné à celui qui pratique le bertsu.

[2Instruments traditionnels basques : respectivement : flûte à trois trous et tambourin à cordes frappées.

[3On ne va pas vous mettre une note à chaque mot basque, tout de même… et si vous utilisiez un moteur de recherche ?