Scènes

Erwan Keravec et Anna Ferrer à No Border

Deux concerts déboussolants et intimement liés pour éclairer la quinzième édition du festival No Border, à Brest et en Bretagne.


Bateau pour l’île de Batz, par avis de tempête © P-A Hamann

La force des contrastes, l’importance du contexte et du temps et le lien aux éléments, vent et eau, sont le fil rouge de ces deux concerts de No Border 2025, Festival des musiques populaires du monde de Brest. Le premier dans le cadre de la programmation Hors les Murs en partenariat avec Inizi, association organisatrice de concerts de musique populaires et savantes sur les îles du Ponant. Le second au Quartz, scène nationale de Brest, cœur historique du festival.

Prévu depuis des mois sur l’Ile de Sein à la pointe sud-ouest du Finistère, mais annulé pour cause de tempête et reprogrammé in extremis par les baroudeurs d’Inizi sur une autre île au nord du Finistère, trois jours avant la date initiale, le concert d’Anna Ferrer est en lui-même un petit miracle. Il n’aurait pas dû avoir lieu dans cette salle et pourtant elle semblait faite pour l’accueillir. D’abord, le lieu s’appelle Ker Anna, soit le village d’Anna en breton, et ensuite, il est, avec l’école, le cœur culturel de l’île de Batz qui ne compte que quelques centaines d’habitants l’hiver. Or, quand il faut que cette population d’iliens réponde présent, elle le fait. C’est donc une centaine d’entre eux qui sont venus en ce dimanche pluvieux, alors que, le matin même, de sérieux coups de vent rendaient la traversée dangereuse.

Anna Ferrer Ile de Batz © Pierre-Alphonse Hamann - No Border 2025

Est-ce l’acoustique naturelle du lieu et ce temps, comme suspendu après des heures de rafales, qui a stimulé l’écoute totale de l’auditoire ? Dès les premières notes, la force de ce moment de musique s’est fait sentir. Même les arbres se sont arrêtés de frémir, les palmiers en particulier. Il y en a beaucoup sur cette île de la Manche qui jouit d’un micro-climat extrêmement doux. Le jardin tropical, en pointe sud de Batz, prouve bien que le lien avec les Baléares est déjà dans l’ADN du lieu.

Anna Ferrer, passée par le jazz, met aujourd’hui un point d’honneur à faire vivre et revivre les airs traditionnels minorquins. Elle prévient d’une voix d’ange en début de concert : son français est limité. Qu’à cela ne tienne ! Une spectatrice s’improvise interprète, afin que nous comprenions tout de la genèse de ces chansons qui semblent plus douces qu’elles n’en ont l’air. Ferrer a besoin de conter l’origine de ses canciones chères à son cœur. Il est question de jeu, de drame, de labeur, de la vie des paysans minorquins qui travaillent la terre génération après génération, pour arriver jusqu’à nous, ici, dans cette autre terre agricole historique qu’est le Léon breton – précisément la terre de mes ancêtres, quel parallèle.

Le temps d’une heure, Minorque et Batz ne forment plus qu’une île, bercée par les mêmes flots

Minorque est la fierté, l’identité, l’ancrage de la compositrice et sa meilleure excuse pour faire de son art une quête ouverte aux autres cultures du monde. Son île a souvent été colonisée – elle fut romaine puis byzantine, britannique avant d’être espagnole, juive, musulmane, catholique. Anna Ferrer nous confie qu’elle a voulu faire de la chanson traditionnelle pour protéger une identité, mais ce faisant, s’est rendue compte qu’elle avait tort : que plus elle a étudié la tradition, plus elle a vu que celle-ci était en mouvement, faite de métissages. « La musique n’est que le reflet de migrations », nous dit-elle avant de chanter « Voldria lo que voldria », issu de son album tout juste paru, le fascinant Parenòstic.

Anna Ferrer - Salle Ker Anna © P-A Hamann - No Border 2025

La voix nuancée, tantôt veloutée, tantôt voilée, riche d’intonations qui traduisent les douleurs contenues dans des textes pudiques, est soutenue soit d’un tambour, de synthés, de quelques modulations ou d’un guitarrón traditionnel de Minorque étrangement petit et « très sensible aux variations de température et d’humidité ». Il aura été gâté en ce weekend de tempête. Et tant mieux. Car au cours de ce concert, la vulnérabilité humaine face aux éléments est rappelée et mise en exergue. Les textes, comme « Glosa a Menorca » déclaration d’amour pur à son île, tentent d’appréhender les vies des peuples. La musique, elle, cherche dans la danse pour faire grandir la curiosité de l’auditoire. Détisser ces compositions pour en rendre la mécanique visible, tout en nimbant son chant de mystère, c’est la grande force d’Anna Ferrer. Flamenco, fandango ou bien encore jota sont mis à nu, par la grâce d’une chanteuse vêtue d’une veste traditionnelle noire brodée de fils d’or, type boléro. Le temps d’une heure, Minorque et Batz ne forment plus qu’une île, bercée par les mêmes flots.

En rappel, une chanson a cappella mêle amour et mort. Anna la sorcière se mue en cantatrice déchirante qui me rappelle les grandes chanteuses de fado actuelles – pourquoi pas, puisqu’elle nous invite à penser la musique en termes de mélanges – ou encore la spectaculaire quoique plus écorchée Buika, autre grande voix venue des Baléares. Elle a rappelé qu’un chant qui vient des entrailles peut grandir dans toute bonne terre fertile s’il est entouré de suffisamment d’eau et de considération. Sonnés par cette performance d’une force poétique rare, nous rentrons, à regret, sur le continent à la nuit tombée.

Erwan Keravec au Quartz © P-A Hamann No Border 2025

Quelques jours plus tard, c’est à une autre performance déboussolante que nous sommes conviés. Joie des festivals. There Will Be No Miracles Here est la proposition créée et composée par le joueur de cornemuse Erwan Keravec, présentée l’été dernier en avant-première au festival Météo de Mulhouse dans un cadre acoustique postindustriel particulièrement résonant. Ici, c’est dans le feutré petit théâtre du Quartz, Scène nationale de Brest, que se retrouvent sept sonneurs et « trois joueurs de bassins ».

Il est, nous dit-on, question de force et d’endurance. Une musique pour les muscles ? Pas si ironique. Car même si aucun des dix musiciens ne circule sur scène – chacun semble même vissé au sol – l’expérience me rappelle une performance dansée. Une référence en la matière, le Boléro de Ravel, par le ballet de Lausanne de Maurice Béjart.

Tout d’abord parce que la performance se base sur le principe du crescendo, ensuite parce que le parti-pris est réellement physique. Les musiciens ne créent pas quelque chose de joli, ni ne recherchent une esthétique. Non. Ils convoquent les conditions pour la laisser s’imposer d’elle-même. Il s’agit de faire en sorte que la musique prenne (au) corps. Les sonneurs, fronts plissés, sont dans un état de concentration intense, tout comme l’est l’investissement physique des joueurs de bassins en cuivre. Une première cornemuse installe un son constant et il se passe plus de 10 minutes avant que tous les sonneurs ne jouent en tutti. Chaque couche ajoutée ne doit créer ni frottement ni fréquences incompatibles. Ce n’est pas l’unisson qui est recherché ici, mais la multiplication.

Les musiciens (…) ne recherchent [pas] une esthétique. Non. Ils convoquent les conditions pour la laisser s’imposer d’elle-même.

Comme chez Béjart, qui souhaitait représenter physiquement l’impact de la composition de Ravel qui « s’enroule inlassablement sur elle-même (…), dévorant l’espace sonore », le cercle est le point focal. Les sonneurs, perchés sur des tabourets, encerclent les trois bassines rondes dont les joueurs, pieds nus, sont assis au sol. Cela donne une composition chorégraphique à l’ensemble qui, vu du dessus, est majestueux.

Au bout de 30 minutes de souffle, Hélène Labarrière lance le son du premier bassin. Les mains trempées dans l’eau empoignent, tirent et lissent un jonc fixé au cuivre. Ce frottement crée un son qui résonne dans le récipient. L’eau et le vent, décidément, sont encore au rendez-vous. Ici, c’est Brest, après tout. Les drones naturels créés par la vibration répétée, accumulée, d’un, deux, puis trois bassins sont imperceptibles au départ. Puis leur son s’amplifie et les bourdons empilés enflent jusqu’à recouvrir la vague de tous les sonneurs additionnés ! Les vibrations des bassins sont si fortes que des vagues se forment en surface de l’eau, rappelant, s’il était besoin, que toute musique est vibration.

Bassin et joncs © Anne Yven

Les joueurs de cornemuse saccadent ensemble leurs souffles, comme pour affronter le son généré par les bassins. Le concert vire à l’affrontement pacifique. Nul doute que le hangar de Motoco à Mulhouse proposait une expérience sonore et physique encore plus dense que celle provoquée par le son assez mat de la salle aujourd’hui. Mais la déflagration se ressent. Et nous sommes, après cinquante minutes, littéralement, et encore une fois, sonnés.

D’aucuns auront trouvé le concert trop sombre. Ceux qui s’attendaient à un hymne à la joie ont en effet pu être surpris. Faut-il y voir un anti-boléro ? Non, justement, car ici aussi la respiration est centrale et les gestes répétés de ces joncs saisis à bout de bras et sollicitant les corps qui se contorsionnent, donnent l’impression d’aller chercher au-delà de soi, c’est-à-dire de ses propres frontières, une réalisation ultime. Impossible d’illustrer de meilleure manière le message du plus que jamais nécessaire festival No Border.

par Anne Yven // Publié le 21 décembre 2025
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