Sur la platine

Trois pépites abstraites chez We Insist !

Trois albums publiés par We Insit ! nécessitent d’y accorder du temps.


Paolo Gaiba Riva © Luciano Rossetti

Le label milanais We Insist ! affiche un catalogue d’albums conséquent. Infatigable, Maria Borghi ne cesse de privilégier les actes authentiques qui permettent à des musicien·ne·s de talent d’enregistrer de petites merveilles. Citizen Jazz s’est penché sur les productions pléthoriques de cette maison de disques, des analyses pertinentes ainsi que de nombreuses chroniques d’albums ont été passés à la loupe durant ces dernières années. Trois disques non encore recensés méritent d’être découverts tant ils sont éblouissants.

Au début régnait le silence, puis des bruissements sont arrivés, à peine perceptibles ; ils ont gagné du terrain pour former un corpus hétéroclite. Les séquences qui traversent impassiblement le projet de Gianmaria Aprile ont cette capacité à nous transporter d’un monde à l’autre en douceur. Ici se dévoile l’une des facettes d’un artiste solitaire.

Évoquer ce musicien protéiforme est primordial car c’est son premier album publié. Sa dévotion envers la nature se ressent dans « rain, ghosts, one, dog, and, empty, woodland, » soit huit mots qui s’accolent chacun à l’un des huit morceaux développés dans le disque. Un proverbe de Zhuang - Zi, relatif à des sons qui naissent et à d’autres qui meurent, apporte un éclairage particulier sur la personnalité de Gianmaria Aprile. Cet homme passionné par la nature imprime depuis des années des feuilles naturelles de toutes sortes. Deux œuvres xylographiées sur un papier japonais sont jointes à l’album, témoignage d’une pluralité artistique et d’un respect considérable vis-à-vis de l’acheteur du disque. Sa cité de Solbiate, à proximité de Varèse, demeure une source d’inspiration pour le musicien et, alors qu’il se consacre à ses impressions sur papier à l’aide d’une vieille presse en bois, le free jazz et la musique japonaise résonnent dans son atelier.

Est-ce l’envers de ce décor qui se concrétise ici par ces musiques éthérées, le guqin qui, suivant la fixation de ses cordes, peut émettre un ensemble de dix octaves et la guitare électrique connectée aux nombreuses combinaisons sonores ? Ce qui est certain, c’est que l’imagination de Gianmaria Aprile demeure sans cesse fertile .

Le voyage musical se révèle insolite, traversé par des improvisations inspirées et imprégné d’échos musicaux hérités de Manuel Göttsching et de l’Extrême-Orient.


Andrea Grossi vient tout juste de publier Blend 3+Jim BLack Axes, témoignage d’une rencontre étourdissante, assurément l’un des grands albums de l’année 2024. Mais il est bon de ne pas oublier une tout autre rencontre qui avait vu le jour auparavant, l’association du trio avec la chanteuse Beatrice Arrigoni. Cette association a donné vie à l’album ravissant song and poems.

Trois poèmes d’Emily Dickinson ouvrent l’album, Andrea Grossi se surpasse en solitaire dans « Low at My Problem Bending », alors que la tessiture de la chanteuse épouse les interventions de Manuel Caliumi au saxophone alto. Les deux musicien·ne·s sont confondant·e·s de lyrisme, l’univers de la poésie s’ouvre à une multitude de nuances. L’aspect fusionnel entre la musique de chambre européenne et l’apport du jazz intimiste tel que le développait Jimmy Giuffre trouve ici un équilibre exquis. Admirables, les contours mélodiques dessinés par la guitare électrique de Michele Bonifati offrent un écrin pour la chanteuse. La formation s’enrichit de Gledis Gjuzi et de son piano-jouet sur l’intimiste « I Should Not Dare to Be So Sad » et l’instrumental enjôleur « Aria »,composé par Andrea Grossi.

Le contrebassiste infléchit les directions que prend la formation, ses interventions caractérisées par la clarté de son jeu efficace en font le pivot central, Beatrice Arrigoni lui donne le change et illumine l’album de son chant sophistiqué.


Ce duo connu et reconnu depuis une bonne décennie en France comme essentiel à la salubrité publique a lui aussi laissé une trace discographique chez We Insist ! La musique est toujours imprévisible et coule telle un fleuve inarrêtable. Joëlle Léandre et Pascal Contet investiguent l’immatérialité des choses les plus inattendues. Entrer de force dans Area Sismica ne servirait à rien : c’est à la musique de nous convier aux festivités et cela se réalise par sept actes musicaux. Les deux intervenant·e·s prennent le temps d’échafauder leurs propositions, les installer tout d’abord avec parcimonie, les développer sans réserve et nous les servir avec une générosité peu commune.

Enregistré à Forli au festival Area Sismica, qui donne son nom à l’album, cet enregistrement bénéficie d’une excellente qualité sonore. Il concilie l’exigence apportée par la prestation scénique et l’accueil de l’auditoire qui applaudit chaleureusement. Il reste évident que l’aspect visuel demeure l’une des composantes essentielles à cette musique plus que vivante. La contribution de ce duo au monde restreint des musiques improvisées n’est pas négligeable, les styles et les connotations historiques s’effacent au profit d’une recherche enthousiasmante.